Architecte et designer, Sara Romero pense le design comme bien plus qu’une question d’esthétique : un levier d’innovation, de transformation et de performance. Après plus de 25 ans de carrière internationale, elle met aujourd’hui cette vision au service d’Accor, l’un des leaders mondiaux de l’hospitalité. Pour The Women’s Voices, elle revient sur son parcours, sa conception du leadership et sur un paradoxe persistant : alors que les femmes sont majoritaires dans les études d’architecture et de design, elles restent encore peu nombreuses au sommet. Rencontre.
Pouvez-vous nous décrire votre parcours professionnel ?
Aujourd’hui, en tant que Directrice du Design Global pour les segments Premium, Midscale et Économique chez Accor à Paris, j’orchestre la vision créative du design de nos marques. Ce rôle couronne un parcours de plus de 25 ans dédié au design et à la conception architecturale.
Mon expertise s’est forgée au sein de Romero & Vallejo, agence d’architecture et de design global que j’ai cofondée il y a plus de 20 ans. Nous y avons notamment développé des projets pionniers d’habitat partagé, comme le cohousing Canónigos en 2004 ou le coliving seniors Vitápolis en 2020, qui anticipaient déjà certaines mutations de l’hospitalité.
Mon parcours s’est ensuite développé à l’international, notamment à Berlin, où j’ai dirigé le design d’intérieur de Hem, puis comme Directrice de Diabla pour Gandia Blasco. En parallèle, j’ai toujours accordé une place importante à la transmission, en enseignant dans des masters de design d’intérieur à Madrid et Berlin.
Ce triple regard d’entrepreneuse, de mentore et de leader global me permet aujourd’hui de piloter des stratégies de design innovantes, orientées vers l’humain et la performance.
Quelle est la particularité de votre domaine d’activité ?
À l’échelle d’un groupe mondial comme Accor, la particularité de ma mission réside dans la capacité à façonner l’hospitalité de demain à travers un portefeuille de marques extrêmement diversifié.
Le design dépasse largement l’esthétique : c’est un actif stratégique, au service de l’identité des marques, de la fidélisation des clients et de la performance économique de nos partenaires.
Notre secteur doit aussi être capable de réagir rapidement aux mutations de la société. Concevoir à l’échelle globale exige aujourd’hui de créer des concepts suffisamment agiles pour s’adapter aux nouveaux modes de vie, de travail et de divertissement, tout en trouvant un équilibre entre la cohérence d’une marque internationale et son ancrage culturel local.
Mon ambition est de contribuer à positionner le design comme un levier d’innovation durable, de croissance et de brand love, tout en anticipant les attentes des futures générations de voyageurs.
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Quelles méthodes vous servent le plus au quotidien dans votre travail ?
Ma méthode de direction repose sur trois piliers.
D’abord, la résilience exécutive : aborder les défis complexes avec un esprit serein pour conserver une vision claire et concentrer son énergie sur l’essentiel.
Ensuite, l’empathie comme outil de conception. J’associe une grande rigueur technique à une écoute des émotions, car cette empathie permet de créer des espaces d’hospitalité réellement mémorables.
Enfin, le leadership par la générosité. Je crois profondément à l’authenticité et à la transmission. Aimer passionnément son métier, c’est aussi partager son savoir, guider ses équipes et nourrir l’intelligence collective pour permettre à chacun d’exprimer son potentiel créatif.
Les femmes sont nombreuses à étudier l’architecture et le design. Pourquoi disparaissent-elles à mesure que l’on monte dans la hiérarchie ?
Tout au long de ma carrière, j’ai observé un phénomène systémique particulièrement frappant dans notre secteur : le leaky pipeline, ce processus par lequel les femmes deviennent progressivement moins nombreuses à mesure que l’on avance dans la hiérarchie professionnelle.
Lorsque j’enseignais l’architecture et le design d’intérieur, les femmes représentaient près de 60 % des étudiants. Elles étaient majoritaires, brillantes et passionnées. Pourtant, le passage à la vie professionnelle révèle une autre réalité.
Les données disponibles montrent qu’elles restent nettement moins nombreuses parmi les architectes en exercice et surtout à la tête des studios et des grandes agences internationales. À cela s’ajoutent les écarts de rémunération et une reconnaissance encore très inégalement distribuée : depuis sa création en 1979, le Prix Pritzker n’a récompensé qu’un nombre très limité de femmes.
Permettre à ces talents de s’exprimer pleinement n’est pas seulement une question d’équité. Nos logements, nos parcs, nos hôtels et nos villes sont habités par toutes et tous : ils doivent donc pouvoir être pensés par une pluralité de regards. C’est indispensable pour concevoir des espaces plus justes, inclusifs et chaleureux.
Quels livre et film recommanderiez vous ?
Passionnée de lecture et de cinéma, j’aime particulièrement revenir aux classiques, qui offrent une clé de lecture unique pour comprendre le monde et différentes cultures.
Côté cinéma, je choisirais In the Mood for Love de Wong Kar-wai. Sa signature visuelle et la résonance émotionnelle de ses œuvres me fascinent. Je suis plus généralement très sensible aux cinéastes qui parviennent à saisir l’essence d’un lieu et d’une société : Nanni Moretti et sa manière de nous faire découvrir Rome dans Caro Diario, Pedro Almodóvar et son regard sur l’Espagne, ou encore Éric Rohmer et son exploration des relations humaines.
Côté lecture, je citerais Les Villes invisibles d’Italo Calvino, qui résonne particulièrement avec mon métier par sa réflexion poétique sur l’espace, la mémoire et notre manière d’habiter le monde.
Et Soie d’Alessandro Baricco, un roman d’une immense délicatesse sur le voyage, la passion et la contemplation, qui se lit presque comme on regarde un film de Wong Kar-wai.
