Margot Haddad : « La méthode Trump s’immisce dans nos sociétés actuelles »

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Comment la méthode Trump transforme-t-elle la politique américaine et pourquoi trouve-t-elle un écho en France ? Dans Trump : une tentation française, publié aux Éditions du Cerf, Margot Haddad explore les similitudes entre deux sociétés traversées par la colère sociale, la défiance envers les institutions et le rejet des élites. Après dix-huit mois d’enquête entre Washington et Paris, la journaliste de LCI, présentatrice de 20H Haddad, a échangé avec Donald Trump, Steve Bannon, John Bolton, Marine Le Pen, Jordan Bardella ou Jean-Luc Mélenchon. À quelques jours des élections américaines de mi-mandat et à l’approche de la présidentielle française de 2027, elle décrypte pour The Women’s Voices les ressorts de la radicalité politique, le vote des femmes, la transformation des médias et la place de la nuance dans nos démocraties.

Quelles similitudes avez-vous identifiées entre les méthodes de Donald Trump et celles des responsables politiques français ?

C’est une enquête qui m’a montré des sociétés que l’on penserait aux antipodes, mais qui sont en fait très similaires. Il y a une colère sociale qui monte, une société qui a besoin d’être entendue, qui a besoin de casser les codes, qui a besoin de leaders politiques qui cassent les codes.

Quand je me suis entretenue autant avec la société américaine que la société française, avec les leaders américains et les responsables politiques français, je me suis rendu compte de ce besoin de radicalité. Mais un besoin de radicalité qui n’a pas forcément été mis en place par les leaders politiques eux-mêmes. Ils ont répondu à des besoins de la société actuelle, qui ne se sent pas forcément entendue, qui souffre, qui a du mal non pas à vivre, mais à survivre. Cette société demande que l’on mette en place des codes qui lui permettent d’être vue.

J’ai cette anecdote très forte dans le livre, lors de la campagne de Donald Trump, sur les routes du New Hampshire. Un homme avait fait deux heures de route pour assister à un meeting. Et il m’a dit, de manière très calme : « Mais au moins, Donald Trump, il nous voit. »

C’est un écho à notre société française actuelle, avec ce sentiment des électeurs qui ne se sentent pas vus, pas considérés. Cela fait partie de la montée de cette colère sociale. Et cette similitude se retrouve dans les codes politiques des leaders, qui essaient non pas seulement de mettre en place un programme, mais plutôt une méthode, une forme politique qui leur permettrait d’être entendus auprès des électeurs.

Quand vous parlez de radicalité, vous évoquez aussi une forme de brutalité dans les actions et dans le verbe. Comment cette méthode se transpose-t-elle déjà en France ?

Jordan Bardella m’a dit très clairement : « Parfois, quand j’écoute les discours d’Emmanuel Macron, je ne comprends pas ce qu’il dit. » Quand il me dit cela, il répond également à un besoin d’une partie de ses électeurs qui, parfois, dans les discours des élites parisiennes, ne se sentent pas compris, ne se sentent pas en capacité d’avoir un échange avec les leaders politiques actuels. Ils considèrent cela comme un discours élitiste et non pas comme un discours qui s’adresse à la nation, à cette nation qui souffre, qui a du mal à joindre les deux bouts.

Cela fait également partie des codes politiques que Donald Trump a su casser outre-Atlantique : s’adresser à ces territoires oubliés du continent américain. Et quand Donald Trump s’adresse à cette partie de la population, il mobilise aussi les électeurs qui ne votent plus, qui ne veulent plus voter parce qu’ils ne croient plus aux responsables politiques actuels. Il remobilise une partie de cet électorat qui se sentait non pas délaissé, mais parfois méprisé par la classe politique.

Donald Trump fait face à une chute de popularité, notamment à cause des difficultés de pouvoir d’achat. Que nous apprend cette évolution sur les limites de ce que vous nommez l’allégeance au trumpisme, lorsque les promesses économiques se confrontent à l’exercice du pouvoir ?

Il ne suffit pas de dire, il faut aussi faire. Il faut que les engagements pris lors d’une campagne, avec un discours qui casse les codes, soient aussi appliqués sur le long terme. Quand vous ne répondez pas aux besoins de la société, et on va le voir lors des élections de mi-mandat, avec certainement au moins une Chambre des représentants qui passera démocrate, il y a une partie de la société qui ne se sent plus considérée par le discours uniquement politique.

Elle souffre également et se dit que ce qui a été mis en place lors des élections, lors d’une campagne électorale, c’était du mensonge. Et le mensonge, auprès d’une société qui a eu un réel besoin de radicalité, crée aussi des perturbations au niveau électoral.

Quelle place occupent aujourd’hui les questions de genre, de religion et les débats autour du wokisme dans les stratégies politiques américaines et françaises ?

Ce sont des questions très vocales, que l’on entend de manière très forte sur les réseaux sociaux, dans les manifestations, dans les manifestations de campus, mais qui ne sont pas forcément des questions essentielles pour les électeurs. Là, sur les élections de mi-mandat, le sujet principal, c’est l’économie. Il faut toujours en revenir au pouvoir d’achat de l’électeur. C’est souvent cela qui va lui permettre de faire un choix lorsqu’il est devant les urnes.

Même si les questions de genre restent très importantes, notamment chez les électeurs jeunes, on le voit parce qu’il y a une métamorphose de la société. Elles peuvent être clivantes autant pour un électeur qui est contre Trump ou contre un programme de droite en France que pour un électeur de gauche qui a besoin que ces questions deviennent essentielles parce qu’elles participent au changement structurel de la société.

Le retour à la religion est une forme d’explication. Quand on est en perte de repères, il n’y a pas beaucoup de solutions : il y a soit la politique, soit la religion. Ces électeurs vont se tourner vers des choses essentielles, des choses cardinales qui leur permettent de se repérer.

On retrouve cela dans le discours de l’effacement civilisationnel que l’on entend beaucoup chez Éric Zemmour, qui fait également partie de ce livre, mais aussi chez un leader comme JD Vance, le vice-président américain, qui met en avant ces thématiques. Cela permet d’aller chercher un électorat, pas nécessairement l’électorat au sens large du terme.

Vous décrivez dans votre livre « l’empire du buzz et du clash » et « le couronnement de l’argent ». Comment les réseaux sociaux, les milliardaires et les médias transforment-ils l’accès au pouvoir et la manière de gouverner ?

C’est pour cela que j’ai voulu appeler directement Donald Trump lors de cette enquête et trouver son numéro de téléphone. Il faut rappeler que c’est une enquête de dix-huit mois, donc on n’obtient pas le numéro du président américain en claquant des doigts. Mais ce travail d’enquête permet aussi de comprendre comment il y a une métamorphose de la communication politique.

Donald Trump, quand il répond au téléphone, c’est une manière d’outrepasser ses communicants, ceux qui imposent des règles aux journalistes, ceux qui essaient de contrebalancer le discours du président américain, ceux qui essaient de le protéger. Tout cela est mis de côté quand Donald Trump répond directement à un ou une journaliste au téléphone.

On le voit dans les codes, notamment avec Twitter, X désormais, qui permet aux leaders politiques de s’exprimer directement, d’avoir un discours direct entre la personnalité politique et les électeurs, de ne plus passer par le contre-pouvoir qu’est le journalisme. Il y a une volonté de casser ces codes traditionnels. On le voit autant dans la politique américaine que dans les codes français.

Il y a aussi le choc de la petite phrase, la petite phrase qui va dicter l’agenda médiatique. Donald Trump l’a compris de manière très claire. Quand il me répond au téléphone sur l’Ukraine, cette information n’est pas reprise qu’en France, elle est reprise également dans les médias américains. Il a compris qu’en s’adressant directement à un journaliste, il pouvait dicter l’agenda médiatique.

Quelles seraient vos réponses pour restaurer cette confiance ?

Je pense que c’est aussi une manière de contrebalancer les interviews. Je ne crois pas qu’un journaliste soit un procureur. Il y a une réalité : souvent, dans la recherche de la petite phrase, de la dépêche AFP, on passe à côté des questions de fond.

Il y a aussi une manière d’interviewer que je m’applique : ne pas couper systématiquement la parole. On me reproche parfois de laisser trop parler, mais je pense que c’est quelque chose d’essentiel. Le débat politique a besoin d’être audible, non pas seulement par les responsables qui font preuve de nuance, mais aussi par les responsables politiques qui veulent de la radicalité. Rendre le discours audible rend aussi une société un peu plus responsable de ses choix.

Quand j’interviewe Jean-Luc Mélenchon, la semaine dernière, et qu’il me dit très clairement que cela dépend des jours s’il utilise ou non le slogan « ACAB » « All Cops Are Bastards » (Tous les flics sont des bâtards », ndlr), cela vous dit quelque chose de son programme politique. Il faut aussi l’entendre. Mais ce n’est pas à moi de dire à Jean-Luc Mélenchon comment me répondre, ni à Jordan Bardella, ni à Marine Le Pen.

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