À l’occasion des élections de mi-mandat du 3 novembre 2026, la démocrate Mary Peltola pourrait devenir la première femme autochtone américaine à siéger au Sénat. Mais sa candidature historique se retrouve au cœur d’une controverse électorale : deux candidats portant le nom de Dan Sullivan figurent sur le bulletin de vote, et des proches de sa campagne sont soupçonnés d’avoir favorisé cette situation pour affaiblir le sénateur républicain sortant. Donald Trump a déjà tenté de faire bloquer la certification d’une éventuelle victoire démocrate.
À plusieurs milliers de kilomètres de Washington, l’Alaska pourrait devenir l’un des États décisifs des élections américaines de mi-mandat. Dans ce territoire traditionnellement favorable aux républicains, Mary Peltola, ancienne représentante démocrate au Congrès, menace le siège du sénateur Dan Sullivan, élu depuis 2014.
L’enjeu dépasse la bataille entre les deux partis. Issue de la communauté autochtone Yup’ik, Mary Peltola pourrait devenir la première femme autochtone américaine à entrer au Sénat. Une avancée historique pour des populations longtemps marginalisées dans les institutions fédérales.
Mais à quelques jours du scrutin, une affaire de candidatures controversées et de soupçons de manipulation électorale bouleverse la campagne. Elle a déjà provoqué l’intervention du ministère américain de la Justice et une bataille judiciaire engagée par l’administration Trump.
Mary Peltola, une candidate démocrate qui pourrait entrer dans l’histoire
Née en 1973 à Anchorage, Mary Peltola a grandi dans l’ouest de l’Alaska, au sein d’une famille Yup’ik. La pêche au saumon, les traditions autochtones et les réalités économiques des communautés rurales ont profondément marqué son parcours politique.
En 2022, elle entre dans l’histoire en devenant la première personne autochtone d’Alaska élue à la Chambre des représentants des États-Unis. Elle remporte alors le siège laissé vacant par la mort de Don Young, républicain qui représentait l’État au Congrès depuis près de cinquante ans.
Sa victoire marque également le retour d’une démocrate à la Chambre pour l’Alaska après plusieurs décennies de domination républicaine.
Son parcours est marqué par une épreuve personnelle : en septembre 2023, son mari, Eugene Peltola Jr., meurt dans un accident d’avion. Elle perd également sa mère quelques mois plus tard.
Battue en 2024 par le républicain Nick Begich, elle tente aujourd’hui de revenir au Congrès, cette fois au Sénat, où aucune femme autochtone américaine n’a encore siégé.
Cette candidature revêt une importance particulière en Alaska, où les populations autochtones représentent environ un cinquième des habitants, mais restent confrontées à de profondes inégalités économiques, sanitaires et politiques.
Pourtant, Mary Peltola ne correspond pas au profil traditionnel d’une démocrate progressiste. Favorable au développement de l’exploitation pétrolière et gazière, elle défend une approche pragmatique, fondée sur les intérêts économiques de son État, quitte à s’éloigner des orientations nationales de son parti.
Deux Dan Sullivan sur le bulletin : les soupçons de manipulation électorale
C’est l’affaire qui pourrait transformer cette élection en crise politique.
Face à Mary Peltola se présente le sénateur républicain sortant Dan S. Sullivan, ancien militaire et sénateur depuis janvier 2015. Mais les électeurs découvrent également sur leur bulletin le nom de Daniel J. Sullivan Jr., un ancien enseignant sans lien avec le sénateur.
Les deux hommes partagent donc le même prénom et le même nom, mais pas la même initiale de deuxième prénom.
Le second Sullivan avait initialement demandé à figurer sous une dénomination susceptible d’accentuer la confusion avec le sénateur sortant. Les autorités électorales de l’Alaska ont tenté d’écarter sa candidature, estimant qu’elle pouvait avoir pour objectif de tromper les électeurs. La justice de l’État a finalement autorisé sa participation.
Sur le bulletin définitif, le sénateur sortant est identifié comme Dan S. Sullivan, républicain, tandis que son homonyme apparaît sous le nom de Daniel J. Sullivan Jr., sans affiliation partisane indiquée.
L’affaire a pris une dimension nationale le 28 octobre, lorsque le New York Times a publié une enquête révélant que des personnes liées à la campagne de Mary Peltola et à l’appareil électoral démocrate auraient participé au recrutement de candidatures destinées à détourner des voix du sénateur sortant.
L’objectif présumé : profiter de la ressemblance entre les noms pour semer la confusion parmi les électeurs républicains et affaiblir Dan Sullivan dans une élection extrêmement serrée.
Mary Peltola a fermement nié avoir eu connaissance de ces démarches ou y avoir participé. Son équipe conteste également toute implication de sa campagne.
Le gouverneur républicain de l’Alaska, Mike Dunleavy, a demandé l’ouverture d’une enquête pour déterminer si des infractions avaient été commises. Des investigations fédérales ont également été engagées.
La distinction est essentielle : les soupçons de manœuvres électorales sont documentés par des enquêtes journalistiques, mais aucune responsabilité pénale personnelle de Mary Peltola n’a été établie. Le recrutement d’un candidat susceptible de diviser les voix adverses ne constitue pas non plus automatiquement une infraction électorale.
Donald Trump prépare déjà une bataille judiciaire en cas de victoire démocrate
Donald Trump s’est personnellement emparé de la controverse, accusant les démocrates de chercher à manipuler le scrutin.
Le 22 octobre, son administration a engagé une procédure judiciaire particulièrement inhabituelle : le ministère fédéral de la Justice a demandé que la certification des résultats puisse être bloquée si le sénateur républicain sortant perdait dans des conditions laissant supposer que la présence de son homonyme avait modifié l’issue du vote.
L’administration soutient notamment qu’une victoire de Mary Peltola pourrait être contestée si son avance sur Dan Sullivan était inférieure au nombre de voix recueillies par Daniel J. Sullivan Jr.
Le 1er novembre, la juge fédérale Sharon Gleason a rejeté cette demande. Elle a notamment estimé que les mesures sollicitées étaient incompatibles avec le secret du vote et qu’il serait impossible de déterminer avec certitude quels électeurs auraient confondu les deux candidats. Le ministère de la Justice a annoncé faire appel de cette décision.
Cette bataille judiciaire intervient avant même la proclamation des résultats. Elle soulève une question majeure pour la démocratie américaine : jusqu’où l’administration fédérale peut-elle intervenir dans l’organisation et la certification d’un scrutin relevant des autorités d’un État ?
Le sénateur Dan Sullivan a déclaré qu’il accepterait le résultat de l’élection, quel qu’il soit. Donald Trump, de son côté, a multiplié les accusations de fraude sans qu’une fraude susceptible de modifier le résultat ait été établie.
Un système électoral qui pourrait limiter la confusion
L’Alaska utilise un mode de scrutin particulier, le ranked-choice voting, ou vote préférentiel.
Lors de la primaire ouverte du mois d’août, les quatre candidats arrivés en tête sont sélectionnés pour l’élection générale, indépendamment de leur appartenance politique.
Mary Peltola est arrivée première avec environ 49,5 % des voix, devant le sénateur Dan Sullivan, crédité de 41,4 %. Le deuxième Sullivan a obtenu environ 2,5 %, suffisamment pour se qualifier.
Le 3 novembre, les électeurs peuvent classer les candidats par ordre de préférence. Si aucun candidat ne remporte la majorité absolue des premiers choix, celui qui recueille le moins de voix est éliminé, et ses bulletins sont redistribués selon les préférences suivantes.
Ce mécanisme pourrait réduire l’effet d’une éventuelle confusion entre les deux Sullivan : un électeur qui aurait choisi le mauvais candidat en première position peut toujours avoir classé le sénateur sortant en deuxième.
À l’inverse, si cet électeur n’a indiqué aucune préférence supplémentaire, son vote ne pourra pas être transféré à Dan Sullivan après l’élimination de son homonyme.
Le résultat définitif pourrait donc nécessiter plusieurs jours de dépouillement. Les opérations finales de comptage et de redistribution des préférences sont attendues autour du 18 novembre.
Femmes autochtones assassinées ou disparues : l’autre combat de Mary Peltola
Derrière cette confrontation électorale se dessine une problématique majeure pour les femmes d’Alaska : les violences subies par les populations autochtones, particulièrement les disparitions, les agressions sexuelles et les homicides.
Selon les chiffres rappelés par le gouvernement de l’Alaska en mai 2026, les populations autochtones représentent environ 19 % de la population de l’État, mais 47 % des victimes de viol signalées. Les femmes autochtones sont également surreprésentées parmi les victimes de violences domestiques.
Mary Peltola affirme que le taux d’homicides des femmes autochtones d’Alaska atteint dix fois la moyenne nationale. Cette estimation, dont la période de référence doit être précisée, illustre l’ampleur de la crise qu’elle dénonce.
Aux États-Unis, le phénomène est connu sous le nom de Missing and Murdered Indigenous Women (MMIW), qui désigne les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées.
En Alaska, les difficultés d’accès à la justice sont aggravées par l’immensité du territoire. De nombreuses communautés rurales sont accessibles uniquement par avion ou par bateau, compliquant les interventions policières, les recherches et les enquêtes.
Mary Peltola défend une augmentation des moyens accordés aux forces de l’ordre locales, une meilleure coordination des services d’enquête et un renforcement de la sécurité dans les villages isolés.
Son engagement précède cette campagne sénatoriale. En décembre 2022, alors qu’elle siégeait à la Chambre des représentants, elle a défendu un texte visant à prolonger les travaux de la commission fédérale créée par le Not Invisible Act, consacrée aux violences contre les populations autochtones.
Elle soutient également la reconduction d’Operation Lady Justice, un dispositif fédéral lancé sous la première administration Trump pour améliorer les réponses aux disparitions et aux homicides de personnes autochtones.
Son adversaire Dan Sullivan s’est lui aussi engagé sur ce dossier, notamment aux côtés de la sénatrice républicaine Lisa Murkowski. La lutte contre ces violences constitue ainsi l’un des rares sujets sur lesquels les deux camps affichent des préoccupations communes, même si leurs approches politiques diffèrent.
Cette crise a également fait l’objet de plusieurs documentaires. Dans Les Disparues (Missing From Fire Trail Road, 2024), la réalisatrice Sabrina Van Tassel enquête sur la disparition de Mary Ellen Johnson-Davis, une femme autochtone de l’État de Washington. La série Les disparues de l’Alaska (Lost Women of Alaska, 2026), produite avec Octavia Spencer, revient quant à elle sur des meurtres de femmes autochtones et les difficultés rencontrées dans les enquêtes.
Ces productions témoignent de la mobilisation croissante des familles, des journalistes et des associations pour rendre visibles des violences longtemps insuffisamment prises en compte.
Pétrole, santé, pouvoir d’achat : les positions de Mary Peltola face à Dan Sullivan
Si la controverse électorale domine les derniers jours de campagne, les divergences politiques entre les deux principaux candidats restent importantes.
Mary Peltola défend une position favorable à l’exploitation pétrolière et gazière, un secteur essentiel pour les finances publiques et l’emploi en Alaska. Elle soutient également la pêche locale et dénonce les conséquences des activités de certains grands chalutiers industriels sur les ressources halieutiques.
Sa campagne repose largement sur la défense du pouvoir d’achat, dans un État où les distances et les conditions climatiques rendent les transports, l’alimentation et le chauffage particulièrement coûteux.
Sur la santé, elle critique les restrictions et les nouvelles conditions d’accès à Medicaid prévues par la grande réforme budgétaire républicaine. Elle estime que ces mesures risquent d’aggraver les difficultés des habitants des régions rurales, déjà confrontés à une offre médicale limitée.
Dan Sullivan défend, au contraire, la politique économique et énergétique de Donald Trump. Il met en avant l’exploitation des ressources naturelles, les investissements militaires et les financements destinés aux établissements de santé ruraux.
Les deux candidats défendent ainsi le développement énergétique, mais s’opposent sur les choix budgétaires, la politique fédérale et les conséquences des réformes de l’administration Trump.
Sur les droits reproductifs, Mary Peltola se situe davantage dans le camp démocrate, même si elle privilégie les questions économiques et territoriales dans sa campagne.
Cette stratégie vise à séduire les électeurs indépendants et modérés, nombreux en Alaska, dans un État où l’appartenance partisane ne suffit pas toujours à déterminer les comportements électoraux.
Pour les démocrates, remporter ce siège constituerait une victoire majeure dans la bataille pour le contrôle du Sénat, actuellement dominé par les républicains.
