Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes publie un nouveau rapport consacré à un phénomène encore largement sous-estimé : la pénalité maternelle. Intitulé Du plancher collant au plafond de mère – Quels leviers pour mettre fin à la pénalité maternelle et construire une réelle égalité socio-économique entre les femmes et les hommes ?, le document analyse les conséquences de la maternité sur les revenus, l’emploi, les carrières, le patrimoine, les retraites mais aussi le partage du travail domestique et parental.
Le constat du HCE est clair : ce n’est pas la maternité elle-même qui crée l’inégalité. C’est l’organisation sociale de la parentalité qui continue de faire supporter aux femmes une part disproportionnée du coût économique et professionnel des enfants. Avant même leur naissance, les femmes sont davantage associées au care, au temps partiel et à une disponibilité professionnelle supposée plus faible. La maternité vient ensuite révéler, accélérer et rendre durables des inégalités déjà présentes.
Jusqu’à 40 % de baisse de revenus autour de la naissance d’un enfant
L’un des chiffres les plus importants du rapport concerne la child penalty, c’est-à-dire la rupture qui apparaît entre les trajectoires professionnelles des femmes et celles des hommes après l’arrivée d’un enfant.
Selon les travaux cités par le HCE, la naissance d’un enfant entraîne pour les mères une chute de revenu salarial d’environ 40 % autour de la naissance. Cette baisse ne disparaît pas ensuite : la pénalité reste proche de 30 % dans les années suivantes.
Cette rupture résulte principalement de trois mécanismes : les interruptions d’activité, la réduction du temps de travail et le ralentissement de la progression salariale ou professionnelle. La maternité n’entraîne donc pas uniquement une perte temporaire liée au congé maternité. Ses conséquences peuvent se cumuler pendant plusieurs décennies.
Le rapport souligne surtout un changement majeur dans l’origine des inégalités de revenus entre les femmes et les hommes. Alors que les différences de formation et de qualification se sont considérablement réduites, l’arrivée des enfants représenterait désormais 88 % de l’écart de revenus entre les femmes et les hommes en France en 2020, selon les données du Conseil d’analyse économique mobilisées par le HCE.
Autrement dit, l’égalité progresse dans les études et dans l’accès au marché du travail, mais une rupture majeure demeure au moment où les femmes deviennent mères.
Temps partiel : 37,2 % des mères contre 5,4 % des pères
Cette spécialisation apparaît très concrètement dans l’organisation du travail.
En 2024, 37,2 % des femmes salariées ayant deux enfants dont le plus jeune a moins de trois ans travaillent à temps partiel, contre seulement 5,4 % des hommes dans la même situation.
Parmi les salarié·es à temps partiel, 29,5 % des femmes expliquent cette situation par la nécessité de s’occuper d’enfants ou d’un proche, contre 8,3 % des hommes.
Dans les couples avec un enfant de moins de six ans, lorsque l’un des parents est davantage éloigné de l’emploi, il s’agit de la mère dans cinq cas sur six. Le rapport relève également que 31 % des mères ne travaillent pas à temps plein pour des raisons liées aux enfants, contre seulement 5 % des pères.
L’arbitrage peut paraître rationnel à court terme pour le foyer, notamment lorsque l’un des deux salaires est plus élevé. Mais le HCE rappelle qu’il produit un effet durable : celle qui réduit son activité perd immédiatement du salaire, mais aussi des perspectives de promotion, de l’épargne, des droits sociaux et une partie de sa future retraite.
Les femmes assurent encore la majorité du travail domestique
La pénalité maternelle ne se mesure pas uniquement au travail rémunéré.
Le rapport consacre une part importante au travail domestique, parental, éducatif, administratif et émotionnel, indispensable au fonctionnement des familles mais largement absent des indicateurs économiques traditionnels.
L’Insee estimait que le travail domestique représentait, selon le périmètre retenu, entre 42 et 77 milliards d’heures par an. Avec une définition intermédiaire, il atteignait 60,9 milliards d’heures, soit 159 % du volume du travail rémunéré effectué la même année.
Valorisée économiquement, cette production représentait environ 33 % du PIB selon cette estimation intermédiaire. Et les femmes effectuaient 64 % de ces heures de travail domestique.
Les données plus récentes citées dans le rapport montrent que le déséquilibre perdure. En France, 67 % des femmes déclarent participer chaque jour au travail domestique, contre 50 % des hommes. Parmi les personnes ayant des enfants de moins de 12 ans, 21 % des femmes déclarent assurer plus de 35 heures de garde par semaine contre 13 % des hommes.
Ce travail invisible réduit le temps disponible pour travailler davantage, se former, développer un réseau professionnel ou simplement se reposer.
La pénalité maternelle se retrouve jusque dans la retraite
Les effets de la maternité se prolongent longtemps après que les enfants ont grandi.
Temps partiel, interruptions de carrière et rémunérations plus faibles signifient mécaniquement moins de cotisations et moins de points de retraite.
En 2023, les femmes résidant en France percevaient une pension brute mensuelle moyenne de droit direct de 1 306 euros, contre 2 089 euros pour les hommes. L’écart atteint ainsi 37,5 %.
Les pensions de réversion le réduisent, mais ne le suppriment pas : après prise en compte des droits dérivés, l’écart reste de 25,4 %.
Le rapport insiste sur cette distinction : une pension de réversion dépend de la carrière d’un conjoint ou d’un ancien conjoint. Elle ne remplace donc pas l’acquisition de droits propres et l’autonomie économique.
Avant même la maternité, le « plancher collant »
Le rapport du HCE ne commence volontairement pas avec la naissance du premier enfant. Car une partie de la pénalité maternelle se prépare bien avant.
En 2024, dans le secteur privé, le revenu salarial moyen des femmes reste inférieur de 21,8 % à celui des hommes, avec 22 060 euros par an pour les femmes contre 28 220 euros pour les hommes. Même en équivalent temps plein, l’écart demeure de 14 %.
À cette ségrégation professionnelle s’ajoute le « plafond de verre ». Les femmes représentent 42 % des emplois salariés du secteur privé en équivalent temps plein, mais seulement 24 % des 1 % des postes les mieux rémunérés.
Le HCE parle ainsi d’un continuum allant du « plancher collant », qui concentre les femmes dans des emplois moins rémunérés et moins évolutifs, au « plafond de mère », lorsque la maternité réelle, supposée ou anticipée vient limiter encore davantage les carrières.
Les inégalités commencent aussi dans l’enfance
Le rapport remonte même jusqu’à la socialisation des enfants.
À 10 ans, les filles participent davantage que les garçons aux tâches domestiques ordinaires comme le rangement, la cuisine, le linge ou le ménage. Les garçons ne sont davantage sollicités que pour une tâche : sortir les poubelles.
Ces apprentissages précoces contribuent à naturaliser l’idée que les femmes seraient spontanément plus aptes à prendre soin des autres.
En 2025, 54 % des adolescent·es interrogé·es considéraient ainsi que les mères savent mieux répondre aux besoins des enfants que les pères. f
La pénalité maternelle n’apparaît donc pas soudainement dans l’entreprise. Elle s’inscrit dans des représentations du féminin et du masculin construites dès l’enfance.
Monoparentalité : les mères particulièrement exposées à la pauvreté
La séparation peut transformer la pénalité maternelle en véritable bascule économique.
En France, une famille avec enfant mineur sur quatre est monoparentale et, dans 82 % des cas, le parent à sa tête est une femme.
Parmi les enfants de moins de six ans vivant dans une famille monoparentale, 83 % résident principalement chez leur mère.
La pauvreté frappe particulièrement ces foyers. 41 % des enfants vivant dans une famille monoparentale se situent sous le seuil de pauvreté monétaire. Le taux atteint 46 % lorsqu’ils vivent seuls avec leur mère, contre 22 % lorsqu’ils vivent avec leur père.
La séparation ne fait alors que révéler des pertes accumulées auparavant : carrière ralentie, patrimoine moins important, moindre épargne et dépendance économique plus forte.
Un « mois solo » pour véritablement engager les pères
Le HCE ne se contente pas de dresser un état des lieux. Le rapport formule des recommandations sur l’éducation, l’emploi, les carrières, les congés parentaux, les modes de garde, le patrimoine, les retraites ou encore les séparations.
Une proposition particulièrement significative consiste à instaurer un « mois solo du second parent », intégré au congé supplémentaire de naissance. Cette période serait non transférable et non simultanée : le second parent la prendrait après le retour au travail de la personne ayant accouché.
L’objectif est de modifier très concrètement l’apprentissage de la parentalité.
Le rapport relève en effet que seuls 8 % des pères prennent une partie de leur congé après le retour au travail de la mère. La grande majorité des congés sont donc pris lorsque celle-ci est également présente.
Du plancher collant au plafond de mère – Rapport de la Commission Parité (HCE).pdf
Créer un temps pendant lequel le père ou second parent assume seul l’enfant pourrait contribuer à rompre la logique dans laquelle la mère devient, dès les premières semaines, la principale responsable du quotidien.
Le HCE recommande également de mieux mesurer les effets du service public de la petite enfance sur l’emploi des mères, de rendre visibles les biais de genre dans les viviers de promotion des entreprises et d’intégrer davantage la question du partage du care dans les politiques d’égalité professionnelle.
La maternité ne doit plus être un risque économique
Le nouveau rapport du HCE déplace finalement le débat.
La question n’est pas de demander aux femmes de mieux concilier maternité et carrière, de mieux s’organiser ou « d’oser » davantage. Il s’agit de transformer les structures économiques, professionnelles et familiales qui conduisent encore les mères à absorber l’essentiel des ajustements nécessaires à l’arrivée d’un enfant.
Car derrière chaque temps partiel, interruption professionnelle ou promotion abandonnée se trouvent des conséquences qui s’additionnent pendant parfois quarante ans : revenus perdus, moindre progression salariale, patrimoine plus faible et retraite réduite.
Comme le résume le rapport, prendre soin ne devrait plus signifier ralentir, renoncer, perdre ou dépendre. Faire de la parentalité une responsabilité réellement partagée entre les femmes et les hommes, mais aussi entre les familles, les employeurs et les pouvoirs publics, devient une condition de l’égalité économique.
Du plancher collant au plafond de mère – Rapport de la Commission Parité (HCE).pdf
FAQ — Pénalité maternelle en France
Qu’est-ce que la pénalité maternelle ?
La pénalité maternelle, ou child penalty, désigne l’impact durable de l’arrivée des enfants sur les revenus, l’emploi, le temps de travail et les carrières des femmes, alors que les trajectoires professionnelles des pères sont beaucoup moins affectées.
Combien une mère perd-elle de revenus après la naissance d’un enfant ?
Les travaux cités dans le rapport du HCE évaluent la chute du revenu salarial des mères à environ 40 % autour de la naissance, puis à près de 30 % dans les années suivantes.
Pourquoi les mères travaillent-elles davantage à temps partiel ?
La garde des enfants et le partage encore inégal du travail parental conduisent beaucoup plus souvent les femmes à réduire leur temps de travail. Avec deux enfants dont le plus jeune a moins de trois ans, 37,2 % des femmes salariées travaillent à temps partiel contre 5,4 % des hommes.
La maternité a-t-elle un impact sur la retraite ?
Oui. Les interruptions d’activité et le temps partiel réduisent les salaires cotisés et les droits acquis. En 2023, la pension de droit direct des femmes était en moyenne inférieure de 37,5 % à celle des hommes.
Quelle est la principale conclusion du rapport du HCE ?
Le rapport estime que la maternité n’est pas le problème en elle-même : c’est l’organisation encore inégalitaire de la parentalité qui fait peser une part disproportionnée de son coût sur les femmes.
