Une ancienne étudiante de Cornell dans la ville d’Ithaca, aux Etats-unis, accuse sept membres d’une fraternité de l’avoir droguée et violée collectivement en octobre 2024. L’affaire provoque une vive polémique aux États-Unis sur la réponse apportée par la prestigieuse université. Alors que la plainte civile affirme que certains étudiants ont pu rédiger des dissertations en guise de punition pour tenter d’atténuer leurs sanctions, Cornell conteste. Le procureur du comté de Tompkins annonce la réouverture de l’enquête pénale.
L’affaire secoue l’une des universités les plus prestigieuses des États-Unis. Près de deux ans après les faits présumés, une ancienne étudiante de Cornell, désignée sous le pseudonyme de « Jane Doe », a déposé le 14 septembre 2026 une plainte civile contre l’université, plusieurs organisations liées à la fraternité Chi Phi et sept étudiants ou anciens étudiants.
Elle affirme avoir été victime d’un viol collectif dans la nuit du 19 au 20 octobre 2024, au sein de la maison de la fraternité Chi Phi, à Ithaca, dans l’État de New York. Les sept hommes sont nommément désignés comme défendeurs dans la procédure civile. À ce stade, ces accusations restent des allégations qui devront être examinées par la justice.
« Free pussy » : la boucle Snapchat au cœur de la plainte
À 1 h 42, selon la plainte, l’un des étudiants aurait écrit « free pussy » (« chatte gratuite ») dans « Chi Phi Actives », la boucle Snapchat des membres de la fraternité, alors que la jeune femme affirme être déjà fortement alcoolisée. Plusieurs hommes seraient ensuite entrés dans la chambre. D’autres messages auraient qualifié la scène de « crazy work » ou invité les membres à venir. La plainte décrit ainsi une dynamique collective présumée, dans laquelle la jeune femme aurait été présentée au groupe comme sexuellement disponible. Cette conversation, dont une capture figure dans la procédure, pourrait constituer un élément important de la nouvelle enquête pénale.
Selon la plainte, la jeune femme, alors âgée de 20 ans, avait commencé sa soirée dans une sororité avant de se rendre dans plusieurs bars. Elle serait arrivée fortement alcoolisée à la maison Chi Phi pour retrouver un étudiant qu’elle considérait comme un ami.
La plainte affirme qu’elle aurait ensuite été incitée à consommer de la kétamine, ainsi que du cannabis et de l’alcool à haut degré. Elle soutient que plusieurs rapports sexuels lui auraient alors été imposés alors qu’elle n’était plus, selon elle, en capacité de consentir.
D’autres étudiants seraient alors entrés dans la pièce. La plaignante affirme avoir tenté de couvrir son corps et repoussé l’un d’entre eux. Les violences présumées se seraient poursuivies jusqu’à environ 5 h 45.
Pourquoi l’affaire des « dissertations » provoque un scandale ?
C’est l’un des éléments de la plainte qui a provoqué le plus de réactions aux États-Unis.
Après le signalement effectué auprès de la police de Cornell le 8 novembre 2024, les sept étudiants concernés et le chapitre local de Chi Phi avaient été temporairement suspendus. Une enquête interne au titre du Title IX — le dispositif fédéral encadrant notamment la réponse des établissements d’enseignement aux discriminations et violences sexuelles — avait ensuite été ouverte.
Selon l’avocat de la plaignante, deux des étudiants auraient finalement été expulsés et cinq auraient reçu des sanctions moins lourdes, comprenant notamment des suspensions, des ateliers et des travaux écrits en guise de punition. La plainte affirme que certains avaient eu la possibilité de soumettre des dissertations afin d’atténuer les conséquences disciplinaires de leurs actes.
Mais Cornell conteste vivement la présentation selon laquelle des étudiants accusés de violences sexuelles auraient été simplement « punis par une dissertation ».
Dans une déclaration publiée le 28 septembre, l’université affirme qu’après plusieurs mois d’enquête, un panel composé de membres du corps enseignant et du personnel a entendu les éléments du dossier pendant plusieurs jours. Des sanctions allant jusqu’à l’expulsion et la suspension auraient été prononcées. Cornell précise qu’aucun des étudiants mis en cause ne s’est vu proposer une dissertation comme seule conséquence de son implication. Le chapitre Chi Phi concerné a par ailleurs été fermé en 2024 et reste interdit sur le campus.
La jeune étudiante aurait elle souhaité arrêter l’université après le drame et, selon son avocat, sa famille modeste aurait reçu une fin de non-recevoir sur les remboursements de la scolarité, l’obligeant à rester dans l’établissement et revoir les agresseurs pendant des mois…
Pourquoi aucune poursuite pénale n’avait-elle été engagée ?
L’affaire soulève une seconde question, plus complexe encore : pourquoi aucune poursuite pénale n’avait-elle été engagée en 2024 ?
Le procureur du comté de Tompkins, Matthew Van Houten, affirme que la déclaration faite à l’époque par la jeune femme à la police universitaire était sensiblement différente des accusations formulées aujourd’hui dans sa plainte civile.
Selon le procureur, sa déclaration de novembre 2024 ne faisait pas état d’un viol collectif ni d’une administration de drogue contre son gré et décrivait sa consommation de substances et les relations sexuelles comme volontaires, conscientes et consenties. L’avocat de la jeune femme répond que l’interrogatoire d’une victime de violences sexuelles exige une formation spécialisée et souligne qu’après son premier contact avec la police universitaire, elle n’aurait pas été interrogée par des enquêteurs spécialisés du bureau du procureur.
Cette contradiction sera désormais au cœur du dossier judiciaire.
L’enquête pénale rouverte le 28 septembre
Car l’affaire vient de connaître un tournant majeur.
Ce 28 septembre 2026, le procureur a annoncé la réouverture de l’enquête pénale. Il entend rechercher d’éventuels éléments qui n’étaient pas connus en novembre 2024 et présenter le dossier à un grand jury, avec la coopération de la plaignante, afin de déterminer si des poursuites pénales doivent être engagées.
Cornell a annoncé soutenir cette décision.
L’affaire passe donc désormais d’une controverse sur la gestion interne des violences sexuelles par une université à une nouvelle phase potentiellement pénale.
À Cornell, 52 % des étudiantes membres du système des fraternités et sororités déclarent avoir subi une agression sexuelle
Le dossier intervient surtout dans un contexte particulièrement préoccupant à Cornell.
Selon l’enquête 2025 de l’université sur les violences sexuelles et comportements associés, 35 % des étudiantes undergraduate ayant répondu déclarent avoir subi une agression sexuelle depuis leur arrivée à Cornell, contre 23 % dans l’enquête 2023.
Parmi les étudiantes affiliées au système des fraternités et sororités — le « Greek system » américain — cette proportion atteint 52 %, contre 29 % parmi celles qui n’y sont pas affiliées.
Les maisons de fraternité représentent par ailleurs 17 % des lieux cités pour l’agression sexuelle la plus grave rapportée par les étudiantes undergraduate.
Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence : le taux de réponse des étudiants undergraduate à l’enquête 2025 n’était que de 13 %, une faiblesse méthodologique explicitement soulignée par la task force de Cornell.
Cornell avait déjà créé une task force sur les violences sexuelles
Face à ces résultats et aux inquiétudes sur son campus, Cornell avait créé en 2025 une Presidential Task Force on Campus Sexual Assault.
Son rapport final, publié en mars 2026, recommande notamment d’améliorer les dispositifs de signalement et d’accompagnement, de renforcer l’éducation à la sexualité et au consentement, d’agir sur la consommation d’alcool et de modifier plus largement la culture du campus.
Un chiffre illustre également la difficulté du signalement : parmi les étudiants ayant déclaré en 2025 avoir subi un contact sexuel non consenti, seuls 23 % avaient contacté une ressource institutionnelle, même si cette proportion avait progressé par rapport aux 11 % enregistrés en 2023.
Au-delà de Cornell, la question de la réponse institutionnelle aux violences sexuelles
L’affaire Cornell pose ainsi plusieurs questions qui dépassent largement le cas des sept étudiants aujourd’hui mis en cause : comment une université doit-elle traiter une accusation de viol ? Jusqu’où une procédure disciplinaire interne peut-elle aller ? Comment s’articule-t-elle avec une enquête pénale ? Et comment recueillir la parole d’une personne qui ne décrit pas nécessairement immédiatement ce qu’elle a vécu comme une agression sexuelle ?
La réouverture de l’enquête ne signifie pas que les accusations sont établies. Elle permettra à la justice pénale américaine de réexaminer des faits sur lesquels aucune charge n’avait été retenue en 2024.
Deux ans après la nuit décrite dans la plainte, l’affaire Cornell ne porte donc plus seulement sur les sanctions prononcées par une université. Elle interroge la manière dont les institutions recueillent la parole, évaluent le consentement et répondent aux violences sexuelles présumées sur les campus américains.
