Après les tradwives, le « de-tradding ». Aux États-Unis, des femmes qui avaient fait de la soumission au mari, de la maternité et du retour au foyer un idéal racontent désormais pourquoi elles ont quitté ce modèle. Violences conjugales, infidélité, rapports de pouvoir inégalitaires, dépendance économique : le phénomène est suffisamment important pour être devenu un objet de recherche. Une évolution qui interroge aussi les liens entre la tendance tradwife, le christianisme conservateur et une partie de la droite américaine.
Elles avaient transformé la femme au foyer en phénomène viral. Robes inspirées des années 1950, pain fait maison, enfants nombreux, intérieur impeccable et mari présenté comme principal pourvoyeur de revenus : sur TikTok, Instagram et YouTube, les tradwives, contraction de traditional wives, ont imposé en quelques années une représentation très codifiée de la féminité.
Mais un mouvement inverse apparaît désormais. En avril 2026, les chercheuses Veronica Hopner et Sophia Sykes, de Massey University en Nouvelle-Zélande, lui ont donné un nom : le « de-tradding ».
Dans une étude publiée dans Psychology of Women Quarterly, elles analysent environ 24 femmes ayant développé un discours durable de rupture ou de prise de distance avec l’univers tradwife. Leur matériau provient notamment de TikTok, Instagram, YouTube, X, Reddit, de podcasts et d’interviews.
Leurs conclusions font apparaître deux mouvements très différents.
Certaines femmes continuent à vivre selon des valeurs familiales traditionnelles mais refusent désormais l’étiquette « tradwife », sa politisation ou sa transformation en marque numérique.
D’autres quittent réellement la « trad-life ». Et les raisons relevées par les chercheuses sont autrement plus graves : violences conjugales, infidélité et rapports de pouvoir inégalitaires dans le couple.
Après avoir observé la montée des tradwives, la recherche commence donc à documenter celles qui en sortent.
Tradwife : pas simplement une femme au foyer
Une femme qui décide de s’occuper de ses enfants et de ne pas exercer d’activité professionnelle n’est pas nécessairement une tradwife.
Dans leurs travaux, Sykes et Hopner définissent le mouvement comme une sous-culture numérique dans laquelle des femmes mettent en scène et commercialisent des conceptions très traditionnelles et hétéronormatives de la féminité. Les rôles de genre deviennent à la fois un mode de vie, une esthétique, un discours et parfois une activité économique.
Le modèle repose généralement sur une répartition claire : l’homme est le breadwinner, celui qui apporte principalement les revenus du foyer ; la femme est d’abord épouse, mère et responsable de la maison.
Chez certaines influenceuses, cette répartition va plus loin : l’homme est également présenté comme le leader du couple auquel l’épouse accepte de se soumettre.
C’est précisément ce que revendique l’une des tradwives américaines les plus connues.
Estee Williams : « Je me soumets et je sers mon mari»
Avec ses robes rétro, ses cheveux parfaitement coiffés et ses vidéos consacrées à la cuisine et à la vie conjugale, Estee Williams est devenue l’une des incarnations les plus visibles du phénomène.Son discours dépasse pourtant largement l’esthétique des années 1950.
Dans ses contenus TikTok, elle a déclaré : « I submit and I serve my husband », en présentant cette soumission comme biblique et en faisant référence à l’Épître aux Éphésiens. Elle explique également que beaucoup de femmes pourraient trouver leur accomplissement dans le fait d’être épouse et mère plutôt que dans une carrière professionnelle.
Une recherche universitaire publiée en 2026 et consacrée à sa rhétorique relève également ses critiques de l’émancipation féminine et son discours selon lequel l’indépendance ne serait pas synonyme d’accomplissement.
La religion n’est donc pas périphérique au phénomène.
Christianisme conservateur et « biblical womanhood»
Toutes les tradwives ne sont pas chrétiennes. Et toutes les chrétiennes conservatrices ne sont évidemment pas tradwives.
Mais la religion occupe une place considérable dans les contenus étudiés.
Une étude publiée en 2026 sur 23 créatrices tradwives et plus de 2 000 stories Instagram constate que les références religieuses, principalement chrétiennes, sont très présentes : 25 des 37 textes de sites analysés, soit 68 %, contiennent des références à la religion.
Certaines créatrices invoquent notamment la « Proverbs 31 woman » ou la « Titus 2 woman », figures bibliques utilisées pour définir la « godly woman », la femme pieuse et vertueuse. Le mariage n’est alors plus seulement présenté comme une organisation privée.
La répartition des rôles entre hommes et femmes peut être décrite comme un ordre voulu par Dieu : maternité et soin du foyer pour les femmes, responsabilité et leadership pour les hommes.
Dans leur étude de 36 profils publiée en 2024, Sykes et Hopner avaient identifié des tradwives évangéliques, catholiques, orthodoxes, mormones, chrétiennes non confessionnelles mais également païennes. Les profils religieux étudiés partageaient notamment une conception patriarcale de la famille et une forte valorisation de la maternité.
Cette dimension religieuse permet de comprendre pourquoi le phénomène trouve aux États-Unis des points de rencontre avec une partie de la droite conservatrice.
Des tradwives républicaines jusqu’à l’Alt-Right
Le raccourci « tradwife = républicaine » serait faux. Mais présenter les tradwives comme une tendance purement esthétique serait tout aussi trompeur.
Dans leur étude de référence publiée en 2024 dans le Journal of Contemporary Ethnography, Sykes et Hopner ont observé pendant dix mois 36 profils tradwives.
Elles les répartissent en trois ensembles idéologiques : 17 profils appartenant à la Conservative Right, 10 à l’Alt-Lite et 9 à l’Alt-Right.
Les chercheuses constatent surtout que les profils politiques étudiés couvrent un spectre allant de soutiens au Parti républicain au paléoconservatisme et au nationalisme chrétien américain, jusqu’à la défense de l’Alt-Right.
Les thèmes se recoupent : antiféminisme, défense de la famille nucléaire, opposition à l’avortement, conception traditionnelle des rôles de genre, nationalisme ou religion.
Les profils les plus radicaux vont beaucoup plus loin. L’étude relève, dans certaines franges Alt-Right du corpus, suprémacisme blanc, antisémitisme, hostilité à l’immigration ou adhésion à la théorie complotiste du « grand remplacement ».
Ces positions extrêmes ne peuvent évidemment pas être attribuées à l’ensemble des tradwives.
Elles montrent en revanche que l’esthétique douce de la femme au foyer peut recouvrir des positionnements politiques extrêmement différents.
Quand l’univers tradwife rencontre la galaxie MAGA
En 2026, cette rencontre entre féminité traditionnelle, christianisme conservateur et mobilisation politique est particulièrement visible.
Les 6 et 7 juin, environ 3 000 femmes se sont réunies à San Antonio, au Texas, pour le Women’s Leadership Summit organisé par Turning Point USA, puissant réseau conservateur américain. Le programme associait explicitement identité féminine, christianisme et bataille culturelle.
Dans les espaces entourant les conférences se côtoyaient la Heritage Foundation, des organisations opposées à l’avortement, des vendeurs de bijoux chrétiens ou encore des produits consacrés à la fertilité. Des dispositifs encourageaient également les participantes à s’inscrire sur les listes électorales et à identifier les candidats correspondant à leurs valeurs chrétiennes.
Le symbole est important. La Heritage Foundation a joué un rôle majeur dans l’élaboration de Project 2025, le vaste programme conservateur préparé avant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Turning Point USA cherche de son côté à mobiliser politiquement les jeunes Américains conservateurs. En 2026, l’organisation affiche notamment l’ambition de toucher davantage les jeunes femmes.
L’univers tradwife ne se confond donc pas avec MAGA.
Mais une partie de ses thèmes — famille traditionnelle, religion, antiféminisme, maternité, critique des transformations contemporaines des rapports de genre — circule désormais dans le même écosystème culturel et politique.
Une idéologie d’autant plus efficace qu’elle ressemble à du lifestyle
C’est probablement l’une des clés du succès du phénomène. Une tradwife ne commence pas nécessairement une vidéo en parlant de politique. Elle prépare un gâteau. Elle montre comment organiser une maison. Elle donne des conseils de couple. Elle parle de maternité.
Une étude publiée en 2026 sur l’activité entrepreneuriale des créatrices tradwives qualifie ce mécanisme de « soft sell » idéologique : les discours politiques explicites sont relativement rares, tandis que les rôles familiaux traditionnels, la religion et la féminité sont omniprésents.
Sur les sites étudiés par les chercheurs, seuls 2 des 14 espaces consacrés aux produits et 4 des 23 pages de présentation comportaient même une référence politique — dont plusieurs étaient en réalité des faux positifs.
L’idéologie peut donc circuler sans avoir besoin de se présenter comme idéologie.
C’est aussi ce qui explique la difficulté à tracer une frontière nette entre influenceuse lifestyle, créatrice chrétienne conservatrice et tradwife politique.
Toutes les influenceuses domestiques ne sont pas des tradwives
Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’il est question de figures comme Hannah Neeleman, fondatrice de Ballerina Farm, ou Nara Smith.
Cuisine entièrement faite maison, maternité, robes impeccables, esthétique domestique : leurs contenus possèdent de nombreux codes associés aux tradwives. Mais une esthétique traditionnelle ne suffit pas à établir une adhésion à l’idéologie tradwife.
Le terme doit donc être utilisé avec prudence lorsque les femmes concernées ne s’en réclament pas.
La recherche elle-même insiste sur cette distinction : être femme au foyer ou adopter une organisation familiale traditionnelle dans sa vie privée est différent de participer à une sous-culture numérique qui transforme ces rôles en identité publique et monétisée.
Cette nuance devient d’ailleurs l’un des moteurs du de-tradding. Certaines femmes ne quittent pas leur mode de vie traditionnel : elles refusent simplement ce que le mot « tradwife » est devenu.
Le « de-tradding » : deux façons de rompre
Hopner et Sykes identifient ainsi deux formes distinctes de de-tradding.
La première est le rejet du « trad-label ».Ces femmes peuvent continuer à privilégier la famille, la religion, la maternité ou une répartition traditionnelle des rôles mais ne veulent plus être assimilées à la marque tradwife et à ses dimensions idéologiques, politiques ou commerciales.
La seconde est beaucoup plus radicale : le rejet de la « trad-life ». Ces femmes ne changent pas seulement de vocabulaire. Elles sortent du système conjugal dans lequel elles vivaient, parfois par le divorce, et reconstruisent leur identité et leur autonomie.
C’est dans ces trajectoires que les chercheuses retrouvent les expériences de violences conjugales, d’infidélité et de rapports de pouvoir déséquilibrés.
Le « de-tradding » peut alors devenir une rupture simultanément conjugale, idéologique, religieuse, sociale et économique.
Quand la soumission rend la sortie plus difficile
C’est là que l’une des principales contradictions du modèle apparaît. La tradwife peut présenter sa dépendance économique comme un choix : son mari travaille et elle se consacre au foyer. Mais que devient ce choix lorsqu’elle souhaite partir ?
Une femme ayant interrompu sa carrière pendant plusieurs années peut se retrouver sans revenus personnels suffisants, avec une expérience professionnelle ancienne et plusieurs enfants à charge.
Les chercheuses soulignent précisément combien la sortie de communautés chrétiennes fondamentalistes peut nécessiter la reconstruction de nouvelles relations sociales, d’une nouvelle identité et d’une indépendance économique.
La question n’est donc pas de déterminer si une femme peut choisir de rester chez elle. Elle est de savoir dans quelles conditions elle conserve réellement la possibilité de choisir autre chose plus tard.
Le paradoxe : vendre sa propre indépendance financière en vantant la dépendance
Le phénomène possède enfin une contradiction économique particulièrement frappante.
Les influenceuses tradwives travaillent. Elles produisent des vidéos, construisent une audience, développent une marque, négocient des partenariats, vendent parfois des produits et monétisent leurs contenus. Autrement dit, certaines peuvent obtenir une autonomie financière grâce à la promotion d’un modèle qui place théoriquement l’homme dans le rôle du pourvoyeur économique.
L’étude publiée en 2026 sur 23 créatrices tradwives montre justement comment celles-ci tendent à minimiser ou à reformuler leur activité entrepreneuriale.
Aucune des créatrices étudiées ne se présentait publiquement comme la principale source de revenus de son foyer. Leur activité numérique était plutôt décrite en termes de partage, de communauté ou de prolongement naturel de leur vie familiale.
La contradiction est pourtant difficile à ignorer : la créatrice peut gagner de l’argent en expliquant à son audience féminine qu’une femme n’a pas nécessairement besoin d’en gagner.
Après l’influence, la dé-influence
C’est peut-être finalement le phénomène le plus intéressant.
Les mêmes réseaux sociaux qui ont permis aux tradwives de transformer une vision traditionnelle du mariage en produit culturel permettent aujourd’hui à certaines femmes de raconter leur sortie. Le téléphone reste le même. Le récit change.
Hier, elles expliquaient pourquoi elles avaient choisi la soumission, le foyer ou la dépendance économique. Aujourd’hui, certaines parlent de divorce, de contrôle, de violence, d’argent ou de reconstruction.
Pour Hopner et Sykes, le de-tradding est à la fois personnel et politique. Les réseaux sociaux deviennent alors des espaces où les femmes reconstruisent leur identité et redéfinissent ce que peuvent signifier la féminité, la foi et la famille après leur rupture avec l’univers tradwife.
Le phénomène ne signifie pas nécessairement la fin des tradwives. Leur esthétique continue de circuler et leur capacité à transformer la nostalgie en contenus extrêmement efficaces reste intacte.
Mais un contre-récit est désormais apparu. Et il pose une question beaucoup moins photogénique que les cuisines impeccables, les robes rétro et le pain au levain qui ont fait le succès de la tendance : que reste-t-il du choix de la dépendance lorsqu’une femme veut partir ?
