Aux États-Unis, certains futurs parents affichent désormais leur préférence pour les filles, tandis que des vidéos montrant la déception d’attendre un garçon deviennent virales. Une étude scientifique révèle que, dans l’adoption, les filles bénéficient d’une préférence mesurable, équivalente à plusieurs milliers de dollars. Derrière cette évolution apparente, une interrogation plus profonde : la masculinité serait-elle devenue un repoussoir pour certains parents ?
Pendant des siècles, la naissance d’un garçon a constitué une priorité dans de nombreuses sociétés. Héritier du nom et du patrimoine, garant de la transmission familiale, le fils occupait une position privilégiée. Pourtant, dans certains milieux occidentaux, cette préférence semble aujourd’hui s’inverser. Aux États-Unis, avoir une fille plutôt qu’un garçon devient même un souhait ouvertement exprimé par certains futurs parents.
Le 30 octobre 2026, le magazine américain GQ a consacré une longue enquête à ce phénomène sous le titre provocateur « Nobody Wants to Have a Baby Boy Anymore », soit « Plus personne ne veut avoir de garçon ». Son auteur, Sam Parker, s’intéresse à la multiplication des témoignages de parents préférant les filles, aux pratiques de sélection du sexe dans certaines cliniques de fertilité et aux représentations négatives désormais associées aux garçons.
Cette tendance, particulièrement visible sur les réseaux sociaux, trouve un écho dans plusieurs travaux scientifiques. Mais les données disponibles invitent à distinguer une préférence documentée dans l’adoption d’un véritable renversement des préférences de l’ensemble des parents américains.
Aux États-Unis, la déception d’attendre un garçon devient virale
Les gender reveal parties, ces fêtes au cours desquelles les futurs parents découvrent ou annoncent le sexe de leur enfant, sont devenues un phénomène culturel aux États-Unis. Ballons roses ou bleus, fumigènes, gâteaux colorés : ces célébrations sont désormais largement diffusées sur TikTok et Instagram.
Mais certaines vidéos montrent une réaction bien différente de la joie attendue. Des parents pleurent, s’effondrent ou expriment ouvertement leur déception lorsqu’ils découvrent qu’ils attendent un garçon.
Dans son enquête, GQ rapporte qu’une compilation de ces réactions a atteint 33 millions de vues et trois millions de mentions « J’aime » sur TikTok.
Cette déception porte un nom : gender disappointment. Elle désigne le sentiment éprouvé lorsqu’un futur parent apprend que le sexe de son enfant ne correspond pas à ses attentes.
La psychiatre Chrissy Jayarajah, interrogée par GQ, souligne que ces réactions peuvent être liées à l’histoire personnelle des parents. Certaines femmes ayant subi des violences peuvent redouter d’avoir un garçon qui leur rappellerait leur agresseur. D’autres souhaitent au contraire une fille pour reproduire ou reconstruire une relation mère-fille.
Ces témoignages ne permettent toutefois pas de conclure à un rejet généralisé des garçons. Les réseaux sociaux favorisent la circulation des réactions spectaculaires, sans nécessairement refléter les préférences de la population.
Adoption : les filles bénéficient d’une préférence équivalente à plus de 18 000 dollars
Les travaux scientifiques apportent des éléments plus tangibles.
En juillet 2014, quatre chercheurs, Mariagiovanna Baccara, Allan Collard-Wexler, Leonardo Felli et Leeat Yariv, ont publié dans l’American Economic Journal: Applied Economics une étude intitulée Child-Adoption Matching: Preferences for Gender and Race.
Leur recherche repose sur les données d’un intermédiaire américain spécialisé dans l’adoption, recueillies entre 2004 et 2009. Elle analyse environ 840 dossiers d’enfants nés ou à naître proposés à l’adoption.
Les résultats montrent une préférence significative pour les filles.
À caractéristiques comparables, pour les enfants non afro-américains, la probabilité qu’un candidat à l’adoption manifeste son intérêt atteint 11,6 % pour une fille, contre 8,2 % pour un garçon.
Les chercheurs ont également traduit cette préférence en équivalent monétaire. Leur modèle estime que l’avantage accordé à une fille non afro-américaine par rapport à un garçon correspond à une diminution théorique de 18 333 dollars des frais de finalisation de l’adoption.
Ce résultat ne signifie pas que les familles déboursent effectivement cette somme supplémentaire pour adopter une fille. Il mesure économiquement l’intensité de la préférence observée dans l’échantillon étudié.
L’étude révèle également une discrimination raciale importante. Les enfants afro-américains suscitent moins de candidatures que les autres enfants, un constat qui montre que les préférences dans l’adoption ne se limitent pas au sexe.
Ces résultats sont anciens et concernent un dispositif particulier d’adoption. Ils ne peuvent donc pas être considérés comme une mesure des préférences de tous les parents américains en 2026.
Une étude française révèle que la préférence pour les filles existe depuis le XIXe siècle
La recherche la plus récente sur ce sujet apporte un éclairage historique essentiel.
Le 8 juillet 2026, Jean-François Mignot, chercheur au GEMASS, laboratoire de Sorbonne Université et du CNRS, a publié dans la revue scientifique The History of the Family une étude intitulée When Girls Are Preferred: Sex Preferences in Child Adoption in the West, Late 19th–Early 21st Centuries.
À partir de sources historiques et statistiques provenant des États-Unis, d’Europe occidentale et d’Australie, le chercheur montre que la préférence pour les filles dans l’adoption existe depuis la fin du XIXe siècle.
Elle ne constitue donc pas une nouveauté liée aux réseaux sociaux ou aux débats contemporains sur la masculinité.
Son analyse met en évidence une transformation profonde de la fonction attribuée à l’adoption.
Historiquement, l’adoption pouvait répondre à des considérations économiques, notamment la recherche d’une aide au travail ou d’une continuité familiale. Progressivement, elle s’est davantage organisée autour du désir de construire une relation affective avec un enfant.
Dans ce contexte, les filles ont pu apparaître comme des enfants avec lesquels les liens émotionnels seraient plus faciles à établir.
Les parents adoptifs peuvent également les percevoir comme moins susceptibles d’adopter des comportements violents, une représentation particulièrement importante lorsque l’histoire et les conditions de vie antérieures de l’enfant sont mal connues.
Ces perceptions ne correspondent pas à des qualités universelles propres aux filles ou aux garçons. Elles témoignent de stéréotypes qui influencent les attentes des adultes.
Surtout, Jean-François Mignot souligne une distinction fondamentale : la préférence pour les filles est persistante dans l’adoption, mais elle ne se retrouve pas de la même manière dans les naissances biologiques.
Dans ce second cas, les parents occidentaux privilégient généralement une famille composée d’enfants des deux sexes plutôt qu’une descendance exclusivement féminine.
Cette différence interdit de présenter la préférence pour les filles comme une transformation uniforme du désir d’enfant.
Masculinité toxique, masculinisme : pourquoi certains parents redoutent-ils d’élever un garçon ?
Si la préférence pour les filles dans l’adoption est ancienne, les raisons invoquées aujourd’hui par certains parents peuvent être différentes.
Aux États-Unis, le débat sur la masculinité s’inscrit dans un contexte marqué par le mouvement #MeToo, la dénonciation des violences faites aux femmes et l’influence grandissante de communautés masculinistes sur les réseaux sociaux.
La manosphere, cet ensemble de communautés numériques qui diffusent notamment des discours antiféministes ou misogynes, contribue à alimenter les inquiétudes concernant l’éducation des garçons.
Dans son enquête, GQ interroge Ruth Whippman, journaliste et autrice du livre BoyMom, publié en 2024. Mère de trois garçons, elle raconte avoir été confrontée à des réactions négatives lorsqu’elle annonçait attendre un fils.
Elle décrit une évolution des représentations : le garçon serait parfois perçu comme un futur homme susceptible d’adopter des comportements sexistes, de se laisser influencer par les discours masculinistes ou de rencontrer des difficultés scolaires et relationnelles.
Cette inquiétude traduit un paradoxe. Alors que les sociétés occidentales cherchent à déconstruire les stéréotypes de genre, certains discours semblent attribuer aux garçons des caractéristiques négatives avant même leur naissance.
Pour autant, aucune étude citée ne démontre que la progression du masculinisme constitue la cause principale des préférences observées dans l’adoption ou la procréation.
Le risque est de confondre la critique légitime de comportements masculins violents avec une suspicion généralisée à l’égard des garçons.
L’éducation à l’égalité repose précisément sur l’idée que les comportements ne sont pas déterminés par le sexe à la naissance. Les modèles familiaux, les normes sociales, l’environnement scolaire et les contenus numériques jouent un rôle dans leur construction.
Préférer les filles : une tendance qui dépasse les États-Unis, sans être majoritaire
La préférence pour les filles apparaît également dans d’autres pays, mais les données doivent être interprétées avec précaution.
Au Brésil, le Conseil national de justice a publié en mars 2024 des statistiques portant sur plus de 36 000 candidats à l’adoption.
Parmi eux, 68,7 % ne déclaraient aucune préférence concernant le sexe de l’enfant. En revanche, plus de 24 %, soit 8 715 candidats, souhaitaient adopter une fille, contre 7,2 %, soit 2 597 candidats, qui préféraient un garçon.
Parmi les personnes exprimant une préférence, les filles étaient donc nettement privilégiées. Mais la majorité des candidats restaient indifférents au sexe de l’enfant.
Aux États-Unis, GQ rapporte également que certaines grandes cliniques pratiquant la fécondation in vitro observent une demande majoritaire pour les filles parmi les patients souhaitant sélectionner le sexe de leur enfant, avec des proportions annoncées de 75 à 80 %.
Ces chiffres concernent des établissements et des patients particuliers. Ils ne reposent pas sur une enquête nationale représentative et ne peuvent être généralisés à l’ensemble des parcours de procréation médicalement assistée.
La question dépasse ainsi une simple inversion des préférences entre filles et garçons. Elle interroge la place croissante accordée aux attentes parentales, à la représentation de l’enfant idéal et aux qualités supposées de chaque sexe. Après des siècles durant lesquels les garçons ont bénéficié d’un statut privilégié, certaines familles occidentales semblent aujourd’hui projeter davantage d’attentes positives sur les filles.
Le véritable enjeu de l’égalité est peut-être précisément de permettre à chaque enfant d’échapper aux qualités, aux défauts et aux rôles que la société lui attribue avant même sa naissance.
