Les canicules, les sécheresses, les inondations et les cyclones ne provoquent pas les violences faites aux femmes. Mais ces crises aggravent les facteurs qui permettent aux agresseurs de les exercer : enfermement, précarité, déplacements, perte de logement, interruption des services publics et dépendance économique. Selon les Nations unies, chaque hausse de 1 °C de la température pourrait être associée à une augmentation de près de 5 % des violences conjugales.
Alors que les épisodes de chaleur extrême deviennent plus fréquents et plus intenses, leurs conséquences ne se limitent plus aux décès, aux maladies cardiovasculaires ou aux pertes agricoles. Les organismes internationaux alertent désormais sur un autre effet, encore largement invisible dans les politiques climatiques : la recrudescence des violences contre les femmes et les filles.
ONU Femmes considère les violences sexistes et sexuelles et le changement climatique comme deux urgences mondiales étroitement liées. Les catastrophes climatiques accentuent les inégalités déjà existantes, fragilisent les mécanismes de protection et exposent davantage les femmes aux violences conjugales, aux agressions sexuelles, à l’exploitation, à la traite et aux mariages forcés. (unwomen.org)
Près de 5 % de violences conjugales supplémentaires pour chaque degré de réchauffement
Une estimation publiée en 2025 par l’initiative Spotlight, programme conjoint de l’Union européenne et des Nations unies contre les violences faites aux femmes, établit un lien particulièrement préoccupant entre hausse des températures et violences conjugales.
Selon cette analyse, chaque augmentation de 1 °C de la température est associée à une hausse moyenne de 4,7 % des violences commises par un partenaire intime. Cette estimation ne signifie pas que la chaleur transforme mécaniquement un homme en agresseur. Elle montre que le réchauffement amplifie les conditions économiques, sociales et psychologiques dans lesquelles les violences peuvent se multiplier ou devenir plus graves. (Spotlight Initiative)
À l’horizon 2090, dans un scénario de réchauffement mondial limité à 2 °C, 40 millions de femmes et de filles supplémentaires pourraient subir chaque année des violences conjugales. À cela pourraient s’ajouter 10 millions de victimes supplémentaires de violences sexuelles commises hors du couple. Dans un scénario de réchauffement atteignant 3,5 °C, le nombre supplémentaire de victimes de violences conjugales pourrait plus que doubler. (Spotlight Initiative)
L’initiative Spotlight estime ainsi qu’environ un cas de violence conjugale sur dix pourrait être lié aux conséquences du changement climatique si le réchauffement se poursuit sans mesures suffisantes. Ces projections restent partielles : elles ne prennent pas en compte toutes les formes de violences, toutes les catastrophes ni la sous-déclaration massive des agressions. (Spotlight Initiative)
En Asie du Sud, 190 000 cas étudiés
Une vaste étude publiée dans JAMA Psychiatry a analysé les données de près de 195 000 femmes âgées de 15 à 49 ans en Inde, au Pakistan et au Népal. Les chercheurs ont observé qu’une augmentation de 1 °C de la température annuelle moyenne était associée à une augmentation globale des violences conjugales.
Pour les violences physiques et sexuelles réunies, la hausse observée dépassait 6 %. Les auteurs relevaient des différences importantes entre les pays, l’Inde apparaissant particulièrement exposée en raison de températures moyennes plus élevées et de facteurs sociaux et économiques aggravants. (JAMA Network)
La chaleur extrême peut accentuer l’irritabilité, les troubles du sommeil et les difficultés psychologiques. Mais elle agit surtout à travers des mécanismes structurels : diminution des revenus, perte des récoltes, chômage saisonnier, logements surchauffés, consommation d’alcool, conflits autour de l’eau ou de la nourriture et prolongation du temps passé dans un espace domestique exigu.
Ces éléments peuvent augmenter la fréquence des épisodes violents et donner aux agresseurs de nouveaux moyens de contrôle. Une femme privée de revenus ou dont le logement a été détruit aura également davantage de difficultés à partir, à contacter une association ou à trouver un hébergement sécurisé.
Après deux cyclones au Vanuatu, les nouveaux cas ont augmenté de 300 %
Les conséquences des catastrophes soudaines sont parfois spectaculaires. En 2011, après le passage des cyclones Vania et Atu dans la province de Tafea, au Vanuatu, le centre d’accueil et de conseil pour les femmes de Tanna a enregistré une augmentation de 300 % des nouveaux cas de violences conjugales.
Cette donnée, reprise par l’ONU Femmes et l’UNFPA, illustre l’effondrement des mécanismes habituels de protection après une catastrophe : logements détruits, familles regroupées dans des abris collectifs, services de police perturbés, perte de revenus et difficulté à accéder aux soins ou à la justice. (unfpa.org)
L’UNFPA souligne que les centres d’hébergement improvisés disposent rarement, dans les premières heures d’une urgence, de sanitaires séparés, d’un éclairage suffisant, de portes pouvant être verrouillées ou d’espaces préservant l’intimité. Ces insuffisances augmentent les risques de harcèlement, d’agression sexuelle et d’exploitation, en particulier pour les adolescentes et les femmes isolées. (unfpa.org)
Tempêtes, inondations et hausse des violences psychologiques
Une étude institutionnelle consacrée aux catastrophes naturelles en Amérique latine a également observé une nette augmentation des violences après une tempête. La proportion de femmes déclarant des violences psychologiques est passée de 7 % avant la catastrophe à 22,5 % pendant celle-ci, puis à 19 % après son passage. (UNFPA LAC)
Les violences ne disparaissent donc pas au moment où les eaux se retirent ou lorsque l’alerte cyclonique est levée. Elles peuvent se prolonger pendant la reconstruction, lorsque les familles restent durablement déplacées, que les femmes ont perdu leur travail et que les logements disponibles deviennent rares.
Après une catastrophe, la priorité des autorités se concentre souvent sur l’alimentation, l’eau, les soins d’urgence et la remise en état des infrastructures. Pourtant, la prévention des violences devrait être considérée comme un besoin vital au même titre que les autres formes de protection.
Sécheresses et crises alimentaires : la dépendance économique augmente les risques
Les sécheresses agissent plus lentement, mais leurs conséquences peuvent être tout aussi graves. La raréfaction de l’eau et l’effondrement des récoltes réduisent les revenus des ménages, augmentent le prix des denrées et obligent parfois les femmes et les filles à parcourir de plus longues distances pour chercher de l’eau ou du bois.
Ces déplacements les exposent aux agressions sexuelles, tandis que la perte d’autonomie financière renforce leur dépendance à un conjoint violent. Dans certaines régions, les familles confrontées à la pauvreté peuvent aussi recourir au mariage précoce d’une fille pour réduire leurs dépenses ou obtenir une dot.
L’UNFPA relève une progression des violences conjugales pendant les sécheresses en Afrique de l’Est, après des tempêtes tropicales en Amérique latine et lors d’événements climatiques majeurs dans plusieurs pays arabes. L’agence mentionne également des hausses de la traite et de l’exploitation sexuelle après des cyclones et des typhons dans la région Asie-Pacifique. (UNFPA-Peru)
En 2025, une évaluation de l’UNFPA au Soudan du Sud a montré que la moitié des personnes interrogées dans plusieurs zones affectées par le climat signalaient une augmentation des violences fondées sur le genre. Les sécheresses apparaissaient comme le facteur climatique le plus fortement associé à cette aggravation, parallèlement à la progression du sexe transactionnel, du travail des enfants et des mariages précoces. (UNFPA South Sudan)
Déplacements climatiques : des femmes enfermées avec leur agresseur
Les événements climatiques extrêmes peuvent déplacer des communautés entières. Or le déplacement augmente les risques de violence à chaque étape : pendant la fuite, dans les transports, dans les camps, dans les centres d’hébergement et au moment du relogement.
Plusieurs familles peuvent être contraintes de partager une même pièce, sans espace séparé pour les femmes et les enfants. Une victime peut ainsi rester enfermée avec son agresseur, sans téléphone, sans argent et sans moyen de rejoindre un hébergement spécialisé.
L’ONU avertit également que les trafiquants profitent du chaos administratif, de la disparition des réseaux familiaux et de la fermeture des écoles. Les femmes migrantes, les adolescentes non accompagnées, les femmes handicapées et celles qui ne disposent pas de papiers sont particulièrement exposées à l’exploitation sexuelle et économique. (Peacemaker)
Les services ferment précisément lorsque les violences augmentent
L’un des principaux dangers réside dans la contradiction entre la hausse des besoins et l’affaiblissement simultané des réponses publiques. Lors d’une canicule majeure, d’une inondation ou d’un cyclone, les transports sont perturbés, les centres de santé surchargés et les associations elles-mêmes peuvent perdre leurs locaux ou leurs financements.
Les services consacrés aux violences sexistes sont parfois considérés comme secondaires face aux urgences matérielles. Pourtant, l’UNFPA rappelle que les dispositifs de prévention, les soins après un viol, la contraception d’urgence, l’accompagnement psychologique et les espaces sécurisés sont des services vitaux. (unfpa.org)
Les risques sont d’autant plus élevés que les violences faites aux femmes restent massivement sous-déclarées en temps normal. Après une catastrophe, le nombre de plaintes peut même diminuer alors que les agressions augmentent, simplement parce que les victimes ne peuvent plus accéder à la police, aux services sociaux ou aux associations.
La crise climatique ne crée pas les agresseurs
Il est essentiel de ne pas présenter la chaleur ou les catastrophes comme la cause directe des violences. Les violences contre les femmes prennent racine dans les rapports de domination, le contrôle coercitif, les inégalités économiques et l’impunité des auteurs.
La crise climatique agit comme un multiplicateur de risques. Elle augmente le stress et la précarité, mais elle donne surtout davantage de pouvoir aux agresseurs en isolant les victimes, en détruisant leurs ressources et en affaiblissant les institutions censées les protéger.
L’ONU Femmes insiste sur ce point : les catastrophes ne rendent pas les sociétés automatiquement violentes. Elles révèlent et aggravent les inégalités existantes. Une société dans laquelle les femmes disposent de revenus propres, de droits effectifs, de solutions d’hébergement et d’un accès rapide à la justice sera mieux préparée à protéger les victimes pendant une crise climatique. (unwomen.org)
Intégrer les violences faites aux femmes dans les plans canicule
Les plans de prévention des canicules et des catastrophes restent encore trop souvent centrés sur la mortalité, les infrastructures et la continuité économique. La protection contre les violences devrait pourtant être intégrée dès la préparation des dispositifs d’urgence.
Cela suppose de maintenir les lignes d’écoute et les hébergements pendant toute la durée des crises, de prévoir des transports sécurisés, d’aménager des sanitaires séparés et éclairés dans les centres d’accueil et de former les personnels d’urgence à l’identification des violences.
Les autorités devraient également suivre les signalements, les appels aux numéros d’urgence, les demandes d’hébergement et les féminicides pendant et après les épisodes de chaleur extrême. Sans données ventilées par sexe, âge, handicap et situation migratoire, une partie des conséquences humaines du changement climatique continuera de rester invisible.
Le climat n’est donc pas seulement une question environnementale ou sanitaire. Il est aussi devenu une question de sécurité, d’égalité et de droits fondamentaux. Protéger les femmes pendant une canicule, une inondation ou un cyclone ne doit plus être considéré comme une mesure accessoire : c’est une composante indispensable de toute politique sérieuse d’adaptation au changement climatique.
