Catherine Giboin a fait de la santé et des droits des femmes un combat central. À la tête de la Fondation Médecins du Monde, elle alerte aujourd’hui sur un recul inédit des financements et des droits à l’échelle mondiale. Rencontre avec une figure forte de l’humanitaire.
Quel a été votre parcours professionnel ?
Diplômée d’HEC en 1978, j’ai rejoint Médecins du Monde (MdM) en 1994 comme responsable de projets. Ce fut une expérience difficile, car l’environnement médical et humanitaire m’était totalement inconnu, venant du monde de l’entreprise.
J’ai travaillé au siège en tant que responsable Moyen-Orient et Asie du Sud, puis sur le terrain à Gaza, au Pakistan, au Sri Lanka, au Tibet et en Jordanie. Par intérêt personnel, mais aussi pour construire ma légitimité dans une ONG médicale, je suis partie en 2003 étudier à Londres la santé publique et l’économie de la santé (London School of Hygiene and Tropical Medicine & London School of Economics).
En 2006, j’ai rejoint le conseil d’administration comme trésorière. Porter la réflexion sur notre modèle économique, notre croissance et les enjeux liés aux différents bailleurs de fonds institutionnels et privés a été un travail passionnant. Mais ce qui me tenait à cœur, c’était d’initier et de développer une stratégie sur la question de la santé et des droits des femmes dans le monde, un sujet majeur de santé publique mais aussi très politique.
Après plus de dix ans au conseil d’administration, j’ai pris la présidence de la Fondation MdM.
Qu’est-ce qui caractérise votre domaine d’action aujourd’hui ?
Nous soutenons des associations initiées et gérées par des femmes, qui défendent leurs droits et leur santé. Ces structures, souvent de très petite taille, sont très peu financées et figurent parmi les premières exposées au recul des droits que nous observons aujourd’hui, malheureusement, un peu partout.
La philanthropie fait face à un paradoxe : alors que les femmes y jouent un rôle prépondérant, la lutte pour leurs droits reste insuffisamment soutenue. À l’échelle mondiale, seulement 8 % des financements philanthropiques sont consacrés à l’égalité de genre.
En 2021, douze fondations se sont regroupées autour d’une philanthropie féministe. Notre objectif est de structurer un mouvement progressiste au sein de la philanthropie française, afin de faire front commun face à la montée des mouvements anti-droits et de mobiliser davantage de ressources en faveur de l’égalité de genre.
Quels sont les principaux défis auxquels vous faites face aujourd’hui ?
La solidarité internationale est aujourd’hui remise en question, notamment à travers le démantèlement de l’USAID (aide publique américaine), mais aussi les coupes drastiques opérées par les gouvernements européens (–40 % en deux ans en France). Par ailleurs, les discours populistes ne cessent de discréditer les progrès réalisés depuis plusieurs décennies dans les domaines de la santé, de l’éducation ou de l’accès à l’eau.
Les conséquences de ces baisses sont désormais bien documentées et dramatiques : hausse des décès, réduction de l’accès aux services de base, aggravation des inégalités, et risque accru de crises et de conflits.
Ces évolutions interrogent le repli sur soi de nos sociétés. Pour lutter contre les inégalités et la pauvreté, la solidarité doit s’exprimer à la fois localement et à l’échelle mondiale. Il en va de l’image de la France et de son rôle dans les instances internationales.
Nous ne mesurons pas encore pleinement l’impact de ces coupes, mais nous savons déjà que les systèmes protégeant la santé, la sécurité et l’éducation des femmes ont été fortement fragilisés. Les financements destinés à la santé sexuelle et reproductive ont été réduits à peau de chagrin, voire supprimés. Plus des trois quarts des aides visant à protéger les femmes contre les violences ont disparu. Presque tous les financements destinés aux organisations de la société civile dirigées par des femmes ont été supprimés.
De quoi êtes-vous la plus fière dans votre parcours ?
Avec le recul, et malgré les obstacles, je suis fière d’avoir contribué à infléchir la stratégie de l’organisation. La santé des femmes est désormais l’un des axes majeurs de sa stratégie et de son plaidoyer.
Aujourd’hui, Médecins du Monde (association et fondation) porte haut la voix des femmes, alors même que leurs droits et leur accès aux soins restent des sujets sensibles. Ce qui a été acquis est sans cesse remis en question : l’accès à la santé sexuelle et reproductive est trop souvent une variable d’ajustement des coupes budgétaires.
Qu’est-ce qui vous motive au quotidien ?
Il n’y a pas de santé sans accès aux droits, et cela est particulièrement vrai pour les femmes. Et il n’y a pas d’égalité ni d’émancipation sans santé : c’est une condition nécessaire, même si elle n’est pas suffisante.
Mon ambition est de renforcer la solidarité internationale, mais surtout de soutenir durablement, avec des moyens adéquats, les organisations locales qui défendent les droits humains, en particulier ceux des femmes dans les pays du Sud.
Je constate chaque jour la puissance financière et l’influence des organisations qui remettent en cause ces droits, notamment les mouvements anti-genre, anti-LGBT et anti-migrants. Cela impose une vigilance permanente.
Quand on parle des droits des femmes, on sous-estime souvent à quel point ce combat est universel. Il prend des formes différentes, mais son ADN est le même. Je pense souvent à cette citation de la poétesse américaine Audre Lorde :
« I am not free while any woman is unfree, even when her shackles are very different from my own. »
Quelles œuvres recommanderiez-vous en ce moment ?
La meilleure série reste pour moi The West Wing (À la Maison-Blanche), qui décrit deux mandats d’un président démocrate, prix Nobel d’économie et pro-choix — une matière à réflexion, et aujourd’hui presque à rêver.
Malgré mon goût pour le cinéma, je me rends compte que je vais davantage au théâtre. Deux pièces m’ont profondément marquée en 2025 : Le Soulier de satin (vu à Paris puis à Avignon) et Ce que j’appelle oubli, de Laurent Mauvignier, que je ne connaissais pas alors.
