Sophie Iborra: « Pour pouvoir transmettre, il faut au préalable avoir interrogé son propre héritage »

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Que choisissons-nous de conserver, de transformer ou de transmettre ? C’est le fil rouge du travail de Sophie Iborra, journaliste à La Tribune et créatrice du podcast Les Héritières, qui interroge l’héritage de ses invitées pour mieux tracer leur propre chemin.

Elle publie aujourd’hui Les Héritières. Que faisons-nous de ce que nous avons reçu ?, aux Éditions de l’Aube, avec La Tribune Dimanche. À cette occasion, elle s’entretient avec The Women’s Voices.

Qu’est-ce qui constitue, selon vous, un héritage intellectuel et comment se transmet-il d’une génération à l’autre ?

Ce que j’ai vu dans tous ces entretiens, c’est que la question de l’héritage est centrale. Toutes ces femmes, qui viennent d’univers très différents, ont voulu interroger leur héritage personnel, le remanier, le transformer, garder certaines choses et en transformer d’autres. Elles ne veulent pas subir leur héritage. C’est une première chose.

Ensuite, il y a l’héritage familial, personnel. Mais il y a aussi, dans ces conversations, beaucoup de réflexions sur l’héritage plus social, plus culturel, dont nous, les femmes, avons hérité depuis des centaines et des centaines d’années. C’est aussi cela qui était important.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous de transmettre lorsqu’il s’agit d’idées ou de valeurs ?

Je crois d’abord qu’on fait ce que l’on peut. C’est très important de le dire. Pour pouvoir transmettre, il faut au préalable avoir interrogé son propre héritage.

C’est tout l’enjeu de ces entretiens, de ce livre et de ce podcast : comment, d’abord, je regarde ce qui m’a précédée dans ma famille, chez mes proches, dans ce que j’ai reçu et dans ce qui m’a été transmis ?

Ensuite, il faut faire cet exercice, qui est difficile et compliqué : se dire « voilà ce que je garde, voilà ce que je ne garde pas, voilà ce que je décide de transformer ». Une fois que ce travail a été fait, alors il est temps de réfléchir à ce que vous-même allez vouloir transmettre.

Pour transmettre, il faut d’abord être capable d’avoir bien interrogé ce que vous avez reçu et, surtout, ce que vous avez voulu en faire.

Parmi les nombreux portraits de cet ouvrage, il y a notamment Caroline Fourest et Gabrielle Halpern, deux femmes qui ont construit une pensée et une parole très libres. Cette liberté est-elle quelque chose que vous retrouvez chez les femmes que vous avez rencontrées ?

Ce n’est pas le cas de certaines, c’est le cas de toutes ! Honnêtement, je crois que j’en suis à 70 entretiens et il n’y a pas une de ces femmes qui ne m’ait parlé de liberté et de cette capacité à décider de son chemin et de sa vie. C’est vraiment quelque chose qui revient souvent.

Pour parler de Caroline Fourest et de Gabrielle Halpern, elles ont deux conceptions de la liberté un peu différentes.

Gabrielle Halpern, qui est philosophe, théorise évidemment davantage ce qu’est la liberté et ce que signifie devoir choisir son propre chemin. Elle en parle avec beaucoup d’exemples. Elle vient notamment d’une famille avec des religions différentes. Ce qu’elle dit, c’est que ce qui est important dans la liberté, c’est de pouvoir mettre tout cela en commun et d’en faire quelque chose d’intégré.

Caroline Fourest, c’est différent. On ne peut pas dire que cette femme ne soit pas libre, notamment dans les médias, dans sa parole et dans ce qu’elle défend. Mais elle explique qu’elle n’a pas l’impression d’avoir hérité de cette liberté. Elle a le sentiment d’avoir dû la conquérir au fur et à mesure de sa vie.

Elle parle bien sûr d’un moment très important et fondateur pour elle, celui où elle a dû assumer le fait qu’elle était homosexuelle et qu’elle voulait se marier avec la femme qu’elle aimait. Elle explique que c’est davantage cela qui a construit sa conscience de la liberté comme quelque chose d’impératif que ce qui lui avait été transmis.

C’est donc différent, mais elles sont toutes libres et elles le revendiquent.

Certaines de vos invitées ont reçu un héritage familial particulièrement fort. C’est le cas d’Anne-Sophie Pic, héritière d’une véritable dynastie de cuisiniers. Comment vous a-t-elle raconté la difficulté d’hériter de quelque chose d’aussi important, de le perpétuer et, en même temps, de s’en affranchir ?

Elle a beaucoup hésité avant de dire oui à ce podcast, et pour cause ! Quand elle a vu le nom Les Héritières, elle s’est dit : « Aïe, aïe, aïe, il va falloir que je parle de cet héritage. »

Elle l’a très bien expliqué. Elle dit que, jusqu’à il n’y a pas très longtemps, elle n’était pas en phase avec ce mot, « héritage ». Elle avait besoin de ne pas être réduite à cela, que l’on ne dise pas simplement : « Anne-Sophie Pic, c’est l’héritière de quatre générations de chefs étoilés. » Vous imaginez un peu le poids sur les épaules.

Elle explique que, pendant longtemps, elle ne voulait pas de cet héritage, qu’elle ne voulait pas reprendre ce flambeau. Il a fallu qu’elle avance dans sa vie, qu’elle rencontre beaucoup de personnes, pour qu’elle accepte enfin de dire : « Oui, c’est mon héritage et je vais en faire mon propre chemin. »

C’est très intéressant parce que cela explique le poids que l’on peut avoir, surtout dans les familles connues, mais aussi le fait que l’on peut décider d’accepter son héritage et surtout de le transformer.

Anne-Sophie Pic est aujourd’hui la cheffe la plus étoilée au monde. Elle en a fait quelque chose de différent, qui lui ressemble à elle. Aujourd’hui, on parle d’Anne-Sophie Pic. Elle a relevé le challenge.

Vous avez réalisé des dizaines d’interviews et vous avez dû en sélectionner quelques-unes pour cet ouvrage. Quelles sont celles qui vous ont particulièrement marquée ?

Je pourrais aussi vous parler de ces héritières qui ne figurent pas dans le livre parce qu’il fallait forcément en sélectionner. J’aurais voulu les faire entrer toutes à l’intérieur !

Pour vous faire une petite confidence, toutes les femmes que j’ai reçues m’ont apporté quelque chose. C’est ce qui est fantastique dans notre métier : écouter les autres. En écoutant ces femmes, elles m’ont renvoyé tellement de choses qui m’ont parlé et touchée.

Ce qui est important dans ces entretiens et dans ce livre, c’est que, finalement, d’histoires personnelles, on arrive à des histoires universelles qui parlent à chacun d’entre nous.

Parmi celles qui m’ont marquée, je voudrais parler de Sylvie Pierre-Brossolette, qui descend d’une famille de résistants. Elle raconte cette histoire. C’est une femme très discrète, qui est devenue une grande journaliste puis présidente du Haut Conseil à l’Égalité. C’est quelqu’un de plutôt discret mais doté d’une personnalité incroyable.

Il y a aussi Sarah Poniatowski, qui a fondé Maison Sarah Lavoine. Elle a notamment été connue parce qu’elle était « la femme de ». Il y a donc eu tout ce chemin à accomplir pour créer sa propre histoire, son propre parcours et être reconnue aujourd’hui.

Parmi les treize qui font partie du livre, il y a aussi Aurélie Casse, journaliste, qui est venue raconter pour la première fois l’histoire de ses ancêtres esclaves. C’était un moment très fort à écouter et à comprendre, surtout que cette journaliste n’a pas l’habitude de beaucoup se livrer. C’est un moment qui m’a profondément marquée.

Comment est née cette idée de créer une conversation autour de l’héritage et de la transmission ?

La première idée est née d’un constat : les femmes n’ont pas l’habitude de prendre la parole, ni longtemps, ni sur tous les sujets.

Le premier postulat était donc celui-là : j’avais envie de donner la parole à des femmes, qu’elles aient le temps de s’exprimer, qu’elles aient le temps d’argumenter.

Ensuite, de façon très personnelle, cette question de l’héritage m’a toujours interrogée, et encore davantage ces dernières années. Je me suis dit que l’on pouvait aller chercher chez les autres ce qu’elles en pensaient, voir si cette question était importante pour elles.

Et finalement, c’était la meilleure façon de ramener toutes ces conversations personnelles à une question qui m’intéresse depuis trente ans : la place des femmes dans la société, ce qu’elles ont à dire, ce qu’elles ne disent pas, ce qu’elles peuvent dire, tout ce qui concerne leur parole.

Je me suis dit que ce podcast serait une formidable opportunité à la fois pour tenter de répondre à ma propre question, donner la parole aux femmes et s’interroger sur leur place.

À force d’interroger les autres femmes sur leur héritage, vous vous êtes forcément interrogée sur le vôtre. Quel est-il ? Qu’avez-vous souhaité en conserver, de quoi vous êtes-vous affranchie et que voulez-vous transmettre à votre tour ?

Plus simplement, pour résumer, je suis avant tout, je crois, l’héritière de deux exils.

C’est très important dans une famille parce que cela conditionne énormément de choses dans l’éducation, dans la façon d’aborder la vie et dans la relation aux autres.

Je suis née d’un père qui a connu son propre père à neuf ans parce qu’il était républicain espagnol et qu’il luttait contre Franco. De l’autre côté, je suis l’héritière d’une lignée de femmes, uniquement de femmes, qui a dû quitter l’Algérie au moment de la guerre d’Algérie. Cela induit beaucoup de choses. Il fallait réussir, être la première, être discrète, s’adapter à tout. Tout cela conditionne votre façon de prendre la vie.

Mais cet héritage m’a aussi transmis un certain nombre de valeurs que j’ai voulu garder, ainsi qu’un certain nombre de contradictions.

Je suis née dans une famille très politique, très engagée, notamment sur l’égalité entre les femmes et les hommes, sur la laïcité, sur la lutte contre les discriminations. Et pourtant, j’ai vu que je n’avais pas été élevée totalement de la même façon que mon grand frère.

Toutes ces contradictions, ces valeurs et ces engagements ont fait que j’ai remanié tout cela. J’ai gardé ce qui me paraît très important et j’ai mis de côté ce qui, peut-être, m’a freinée à un moment donné dans ma vie. J’en ai fait une espèce de gloubi-boulga d’héritage ! Et c’est ce que j’essaie de transmettre aujourd’hui à ma fille, qui a 24 ans.

Je ne sais pas si j’ai réussi, mais ce que je souhaite, c’est qu’elle-même fasse son propre bilan le plus tôt possible et, évidemment, choisisse son propre chemin.

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