Une faucille placée sur la gorge, un cadenas fixé à un orteil et un mystérieux objet métallique introduit dans la bouche ou le nez : il y a près de 400 ans, une jeune femme d’à peine 17 à 19 ans a été enterrée en Pologne comme si les vivants craignaient qu’elle ne revienne parmi eux. Une nouvelle étude scientifique tente aujourd’hui de comprendre qui était réellement celle que les chercheurs ont surnommée « Zosia ».
La découverte ressemble d’abord à une scène de fiction gothique. Pourtant, elle documente surtout les peurs, les exclusions et les croyances qui pouvaient déterminer le sort réservé à certains morts dans l’Europe du XVIIe siècle.
Découverte en 2022 à Pień, dans le nord de la Pologne, la tombe n°75 contenait le squelette d’une très jeune femme. Une faucille en fer avait été disposée au-dessus de son cou, la lame tournée vers sa gorge. Un cadenas triangulaire avait été attaché au gros orteil de son pied gauche.
Des pratiques funéraires aujourd’hui souvent qualifiées d’« anti-vampires ».
Mais derrière le vampire se trouvait une femme.
Zosia avait probablement entre 17 et 19 ans
Une équipe interdisciplinaire dirigée par le professeur Dariusz Poliński, de l’Université Nicolas-Copernic de Toruń, vient de consacrer à cette sépulture la première étude scientifique systématique.
Publiée en 2026 dans le Journal of Archaeological Science: Reports, elle combine notamment datation au radiocarbone, analyses génétiques, analyses élémentaires et étude des isotopes stables afin de reconstituer une partie de l’histoire de la jeune femme.
Les chercheurs estiment désormais qu’elle est morte vers le milieu du XVIIe siècle, à environ 17-19 ans. Les analyses isotopiques de ses dents suggèrent qu’elle avait probablement grandi dans la région : contrairement à l’hypothèse selon laquelle son traitement aurait pu s’expliquer simplement parce qu’elle était étrangère, elle semble donc avoir été relativement locale.
Son ADN mitochondrial pourrait présenter des affinités avec des populations scandinaves, mais les chercheurs restent prudents : les résultats ne permettent pas, à ce stade, d’établir clairement ses origines.
Une jeune femme possiblement issue d’un milieu privilégié
Autre paradoxe : Zosia n’était pas nécessairement une femme pauvre rejetée aux marges de la société.
Des fragments de soie ont été découverts près de son crâne, ainsi que des fils en métaux précieux associés à sa coiffe. Ces éléments pourraient signaler l’appartenance à une famille aisée, voire à un milieu social élevé.
La reconstruction faciale réalisée auparavant par l’archéologue et sculpteur suédois Oscar Nilsson avait déjà permis de redonner un visage à cette jeune inconnue. Pour reconstruire ses traits, il avait travaillé à partir d’une réplique en 3D de son crâne avant de restituer progressivement muscles, tissus et peau.
Une manière de faire disparaître, au moins symboliquement, le « monstre » derrière la personne.
Une tombe rouverte après son enterrement ?
C’est l’une des conclusions les plus fascinantes de la nouvelle étude. Le cadenas aurait été installé dès l’inhumation. Mais la faucille pourrait avoir été ajoutée dans un second temps.
Les chercheurs pensent que la tombe a été rouverte alors que la décomposition du corps n’était pas achevée. Les articulations étaient encore en position anatomique, ce qui suggère que des tissus mous et des ligaments maintenaient toujours le squelette lorsqu’on a placé l’arme au niveau du cou.
Autrement dit, la peur entourant cette jeune morte pourrait s’être renforcée après son décès.
La faucille aurait alors joué un rôle particulièrement explicite : selon les croyances de l’époque, si la morte tentait de se relever, la lame devait lui trancher la gorge ou la décapiter.
Un mystérieux objet placé dans sa bouche
Les scientifiques ont également étudié une coloration verdâtre observée sur le palais de Zosia.
Les analyses indiquent qu’un objet contenant notamment du cuivre et de l’or aurait été placé dans sa bouche ou dans sa cavité nasale après sa mort.
Il ne s’agirait probablement pas d’une simple pièce de monnaie : sa composition ne correspond pas aux alliages monétaires historiques analysés par les chercheurs. L’objet pourrait donc constituer une troisième mesure de protection, interprétée par les auteurs comme une possible pratique « anti-démoniaque ».
Cadenas. Faucille. Objet métallique. Trois gestes qui montrent jusqu’où pouvait aller la peur associée à certains morts.
Pourquoi avait-on si peur d’elle ?
C’est précisément ce que la science ne parvient toujours pas à déterminer.
Aucune trace de traumatisme mortel n’a été identifiée sur son squelette. Les chercheurs ne disposent pas davantage d’une pathologie permettant d’expliquer avec certitude sa mort ou le traitement exceptionnel de son corps.
Une précédente hypothèse évoquait une anomalie ou une tumeur susceptible d’avoir provoqué une déformation au niveau de la poitrine. Mais la nouvelle étude ne permet pas d’en faire la cause de son décès.
Dariusz Poliński avance une autre piste : dans une société confrontée aux guerres, aux épidémies, aux famines et à une mortalité importante, certaines personnes décédées pouvaient devenir les responsables symboliques des malheurs frappant la communauté.
Le mort devenait alors un « revenant » potentiel.
Les « vampires » étaient souvent les exclus
Le terme de « vampire » est d’ailleurs en partie trompeur : son usage ne se généralisera que plus tard, notamment au XVIIIe siècle.
Les archéologues parlent davantage de sépultures atypiques ou non normatives et de pratiques apotropaïques, c’est-à-dire de rites destinés à protéger les vivants d’un danger surnaturel supposé.
Ces pratiques sont bien documentées dans l’Europe centrale et orientale de l’époque moderne. D’autres sépultures polonaises montrent des faucilles disposées au niveau du cou ou de l’abdomen, ou encore des pierres destinées à empêcher symboliquement les morts de mordre ou de quitter leur tombe.
Les individus concernés pouvaient être considérés comme étrangers aux normes de la communauté : personnes sans statut local, vagabonds, personnes mortes brutalement, suicidées ou soupçonnées d’hérésie pouvaient notamment recevoir des sépultures particulières.
À Pień, plus de 100 tombes racontent une histoire d’exclusion
La tombe de Zosia n’est pas isolée.
Plus de 100 sépultures ont été découvertes sur le site de Pień. Plusieurs présentent des pratiques funéraires inhabituelles : corps placé face contre terre, pierres disposées autour du crâne, faucilles, cadenas ou positions atypiques.
Le cimetière lui-même se trouvait à l’écart du village, près d’un carrefour et loin d’une église ou d’une chapelle.
Pour les chercheurs, cette localisation renforce l’hypothèse d’un lieu destiné, au moins en partie, à des personnes considérées comme différentes ou dangereuses, parfois même après leur mort.
Derrière le mythe du vampire, le corps d’une jeune femme
C’est peut-être là que l’histoire de Zosia prend une dimension particulièrement contemporaine.
Pendant quatre siècles, nous ne savons pratiquement rien d’elle : ni son véritable prénom, ni son histoire, ni les circonstances précises de sa mort.
Nous savons en revanche énormément de choses sur la peur que son corps a provoquée.
À 17 ou 19 ans, elle a été enfermée symboliquement dans sa tombe par un cadenas. Son corps aurait ensuite été déterré ou sa tombe rouverte pour placer une lame sur sa gorge. Un autre objet aurait été introduit dans son visage.
Et des siècles plus tard, elle est devenue dans les médias la « femme vampire de Pologne ».
La science raconte aujourd’hui une histoire beaucoup moins fantastique et probablement beaucoup plus humaine : celle d’une très jeune femme sur laquelle une communauté a projeté ses peurs.
Les prochaines analyses des autres corps découverts à Pień permettront peut-être de comprendre pourquoi Zosia et d’autres personnes ont subi ces traitements.
Mais une chose est déjà certaine : le vampire n’a jamais été retrouvé. La jeune femme, elle, a bien existé.
Sources : étude A unique, non-normative burial of a young adult female from a 17th-century cemetery in Pień, Poland: A multidisciplinary approach, Journal of Archaeological Science: Reports (2026)
