Congé maternité inexistant, garde d’enfants inaccessible, charge mentale, santé mentale, carrière sacrifiée… Le documentaire porté par Reshma Saujani affirme que les difficultés des mères américaines ne sont pas des échecs individuels mais les conséquences d’un système conçu sans elles. Un constat qui résonne bien au-delà des États-Unis.
Les États-Unis aiment se présenter comme le pays des opportunités. Pourtant, lorsqu’il s’agit de maternité, le rêve américain laisse place à une réalité beaucoup moins enviable. Dans la première puissance économique mondiale, devenir mère signifie encore trop souvent perdre une partie de son salaire, mettre sa carrière entre parenthèses, reprendre le travail quelques semaines après un accouchement ou renoncer à une garde d’enfants devenue hors de prix.
C’est ce paradoxe que dénonce No Country for Mothers, un documentaire porté par Reshma Saujani, fondatrice de Girls Who Code puis de Moms First. Plus qu’un film, elle entend en faire un mouvement citoyen. Refusant une diffusion classique sur les plateformes de streaming, elle organise des centaines de projections locales afin que les mères se réunissent, échangent leurs expériences et se mobilisent collectivement. (The Guardian)
Le message est clair : les mères américaines ne sont pas en difficulté parce qu’elles feraient les mauvais choix. Elles sont confrontées à un système économique, social et politique qui n’a jamais été pensé pour elles.
Une maternité devenue un parcours d’obstacles
Le documentaire déconstruit une idée profondément ancrée dans la culture américaine : celle selon laquelle les difficultés rencontrées après une naissance relèveraient uniquement de la responsabilité individuelle.
En réalité, explique Reshma Saujani, les femmes sont confrontées à une succession d’obstacles structurels. L’absence de congé parental payé garanti au niveau fédéral oblige de nombreuses mères à reprendre leur activité quelques semaines après leur accouchement. Les frais de garde atteignent des niveaux qui dépassent parfois le coût d’une année d’université, tandis que les horaires scolaires demeurent incompatibles avec ceux du monde du travail. À cela s’ajoutent le coût du logement, celui de la santé et une organisation professionnelle qui continue de considérer le salarié idéal comme une personne sans contraintes familiales. (Forbes)
« La maternité en Amérique est cassée par construction », résume la militante dans plusieurs entretiens accordés à l’occasion de la sortie du film. Selon elle, les femmes finissent par croire que leurs difficultés relèvent d’un manque d’organisation personnelle alors qu’elles sont le résultat de politiques publiques insuffisantes.
La « motherhood penalty », cette discrimination silencieuse
Au cœur du documentaire figure également un phénomène largement documenté par les économistes : la motherhood penalty, ou pénalité liée à la maternité.
Contrairement aux pères, dont la carrière est souvent peu affectée par l’arrivée d’un enfant, les mères connaissent plus fréquemment un ralentissement de leur progression professionnelle, une baisse de leurs revenus et une diminution de leurs perspectives d’évolution.
Le film montre que cette pénalité ne résulte pas uniquement de discriminations directes. Elle s’explique aussi par l’absence de politiques publiques permettant de concilier vie familiale et activité professionnelle. Lorsque les solutions de garde coûtent plusieurs dizaines de milliers de dollars par an, certaines femmes n’ont tout simplement plus intérêt financièrement à travailler à temps plein.
Le documentaire renverse ainsi une idée reçue : si de nombreuses femmes quittent temporairement le marché du travail, ce n’est pas nécessairement par choix, mais parce que les contraintes économiques rendent parfois cette décision inévitable. (Forbes)
Des guerres culturelles qui détournent le débat
L’une des analyses les plus originales du film concerne les divisions qui opposent aujourd’hui les femmes elles-mêmes.
Mères au foyer contre femmes actives. « Tradwives » contre féministes. Allaitement contre biberon. Télétravail contre présentiel.
Pour Reshma Saujani, ces affrontements permanents empêchent d’aborder les véritables enjeux. Les femmes passent leur temps à défendre leurs choix individuels alors qu’elles partagent, au fond, les mêmes difficultés : manque de temps, fatigue, coût de la garde d’enfants, épuisement mental ou difficulté à concilier carrière et famille.
Le documentaire montre ainsi des mères démocrates, républicaines, conservatrices ou progressistes échangeant sur leurs expériences. L’objectif est de dépasser les clivages politiques pour construire un consensus autour de mesures concrètes comme le congé parental payé ou le développement des modes de garde. (The Guardian)
Hillary Clinton rappelle un rendez-vous manqué de l’histoire américaine
Le documentaire replace également cette crise dans une perspective historique.
L’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton y rappelle qu’au début des années 1970, le Congrès américain avait adopté une ambitieuse réforme destinée à développer un système national de garde d’enfants. Le président Richard Nixon avait finalement opposé son veto au texte, considérant qu’il risquait d’affaiblir le rôle traditionnel de la famille.
Pour les auteurs du film, cette décision continue de produire ses effets plus d’un demi-siècle plus tard. Les États-Unis demeurent aujourd’hui le seul pays de l’OCDE à ne garantir aucun congé parental payé au niveau fédéral, laissant les familles dépendre des politiques locales ou de la générosité de leur employeur.
La santé mentale des mères sort enfin de l’ombre
Le documentaire accorde également une place importante à la santé mentale. Les témoignages recueillis évoquent la solitude, la culpabilité, la dépression post-partum, l’épuisement chronique et cette impression largement partagée de devoir être performante partout, sans jamais montrer ses failles.
Reshma Saujani raconte elle-même avoir découvert, après la naissance de son premier enfant, que d’autres femmes ressentaient exactement la même chose qu’elle. « Pourquoi personne ne nous l’avait dit ? », s’interroge-t-elle dans le film. Ce silence nourrit selon elle un sentiment d’échec individuel alors que ces difficultés sont largement partagées.
Un film qui dépasse largement les frontières américaines
Si No Country for Mothers s’intéresse aux États-Unis, son propos résonne bien au-delà. Dans de nombreux pays, les femmes continuent d’assumer l’essentiel du travail domestique et parental, tout en restant plus exposées aux interruptions de carrière, aux emplois précaires ou au temps partiel subi.
Le documentaire rappelle ainsi une évidence souvent oubliée : les politiques familiales ne concernent pas uniquement les familles. Elles déterminent aussi la place des femmes sur le marché du travail, les écarts de salaires, les retraites futures, la santé mentale et, à terme, la croissance économique.
En choisissant de transformer un documentaire en mouvement citoyen, Reshma Saujani espère replacer ces questions au cœur du débat public. Plus de 1 000 projections communautaires sont prévues à travers les cinquante États américains afin d’encourager les discussions et la mobilisation autour d’un objectif commun : faire de la maternité une responsabilité collective plutôt qu’un fardeau individuel. (Moms First)
À travers No Country for Mothers, la question posée dépasse finalement la maternité. Quelle valeur une démocratie accorde-t-elle réellement au travail invisible de celles qui élèvent la génération suivante ? Tant que cette contribution continuera d’être considérée comme une affaire privée plutôt que comme un investissement collectif, les femmes resteront les premières à payer le prix d’un système qui bénéficie pourtant à toute la société. (Ms. Magazine)
