Marguerite, héroïne du RER : « je vois l’homme, pantalon baissé, sur la jeune fille ensanglantée »

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Marguerite prenait le RER C pour se rendre sur son lieu de travail, elle entend des cris entre Villeneuve-le-Roi et Choisy-le-Roi. Cette directrice d’école assiste à une tentative de viol et vient en aide à la victime, une jeune brésilienne. A l’occasion de la journée de mobilisation contre les violences faites aux femmes dans les transports, organisée par la Région Ile-De-France, Cynthia Illouz, la fondatrice de The Women’s Voices, a pu l’interviewer pour comprendre ce qui s’était passé. Rencontre avec une héroïne des temps moderne…

Quand avez-vous compris l’urgence de la situation et comment avez-vous réagi ?

Là où j’étais assise, je ne voyais ni l’agresseur ni la victime, et eux non plus ne me voyaient pas. C’est d’ailleurs ce qui a permis qu’il passe à l’acte.
On était à trois arrêts du terminus : presque tous les voyageurs étaient descendus.
J’ai entendu des cris. Là, très rapidement, j’ai compris que quelque chose n’allait pas du tout. Je me lève et je vais vers l’entrée du train. C’est là que je les découvre.
L’homme était sur cette jeune fille. Il avait déjà baissé son pantalon. Il lui avait porté des coups au visage, elle saignait —  et comme elle criait énormément —  il était en train de l’étrangler. Il lui mettait sa bouche sur la sienne.
C’est une scène très choquante. Et là, il fallait réagir immédiatement.

Votre premier réflexe, c’est de sortir le téléphone ?

Donc j’ai crié : « Vous faites quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?! »
Ce cri l’a surpris : il pensait vraiment être seul avec elle.
Le fait qu’il se redresse a permis à Jordana — la jeune fille — de le bousculer et de sortir de son emprise. Je me rapproche tout de suite d’elle et je la mets derrière moi, en sécurité.

L’homme tente de vous embrouiller ?

Oui, il essaie de me faire croire que c’est une dispute entre eux.
Mais Jordana ne parle pas français. Son visage est ensanglanté, elle a les traces des coups de poing.
J’ai compris très vite qu’il essayait de me rouler.
Grâce à mes activités associatives, j’ai l’habitude de personnes sous drogue, alcool, ou qui sortent de prison. Donc je sais garder mon calme.
Et surtout, je ne devais pas devenir sa victime.

À quel moment prenez-vous le téléphone ?

Je commence par lui donner des consignes très simples : rester loin de nous, ne plus s’approcher d’elle. Il n’en respecte aucune. Dans ma vie professionnelle, quand on ne respecte pas les règles, il y a une conséquence.
Alors je lui ai dit : « Si vous continuez à vous approcher, je vous filme. » J’avais tracé dans ma tête une zone limite de sécurité. Il l’a franchie. Alors j’ai fait ce que j’avais annoncé : j’ai filmé.

La vidéo montre qu’il part puis revient gressif . Vous aviez peur à ce moment-là ?

On est deux femmes au bout d’un train, il ne faut pas l’oublier.
Quand il voit que je mets en pratique ce que je dis, il s’éloigne. Mais dans la vidéo on le voit : il hésite, il revient.
Moi je voulais avant tout protéger la jeune fille, mais je lui offrais aussi une porte de sortie.
Et je pense qu’avec beaucoup de chance, il l’a compris.

Que se passe-t-il quand le train arrive en station ?

Jordana pleure énormément. Je l’emmène dans mon établissement scolaire pour qu’elle puisse souffler un peu.
Quand elle se calme un minimum, j’appelle la police. Ils arrivent très rapidement. Elle porte plainte le jour même, fait les examens pour les hématomes.
Je fais ma déposition ensuite.

Vous racontez aussi l’indifférence des autres voyageurs…

Oui. Elle pleurait, le visage en sang. Et les gens passaient à côté de nous pour descendre, sans un mot.
Pas un : “Vous allez bien ?”, “Vous avez besoin d’aide ?”
Même une phrase aurait réconforté.
Ça, vraiment, ça m’a marquée.

Vos élèves ont rapidement été au courant. Comment avez-vous géré cela ?

J’ai réuni tout l’établissement.
Je leur ai expliqué de ne jamais se mettre dans un wagon vide, de faire attention, de réfléchir aux situations.
Beaucoup de parents avaient peur. Certains élèves ne sont pas venus quelques jours.
Mais ils sont très fiers.

Et là, j’ai réalisé une chose :
ce qui pour moi est normal — intervenir — ne l’est pas du tout.
Alors que ça devrait être normal ! C’est triste qu’on en soit là.

Quel est le message que vous voulez que les gens retiennent ?

Que réagir peut sauver une vie !
Et qu’il y a tellement de façons d’agir.
On n’est pas obligés de se mettre en danger. Mais on ne peut pas laisser faire.
Les victimes ont besoin qu’on existe pour elles.

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