Le sexisme ordinaire est souvent réduit à une série de « petits désagréments » : une blague humiliante, une remarque sur l’apparence, une interruption en réunion, une avance insistante, un paternalisme quotidien, une mise en doute permanente des compétences.
Pourtant, une étude scientifique internationale de grande ampleur, publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) et fondée sur l’analyse de 7 876 IRM dans 29 pays, suggère une réalité plus lourde : les inégalités femmes-hommes ne sont pas uniquement une injustice sociale. Elles peuvent aussi s’associer à des différences structurelles mesurables dans le cerveau, avec un fil conducteur central : le stress chronique.
https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2218782120
Les auteurs rappellent également un fait massif : dans les pays où l’inégalité de genre est élevée, les femmes présentent un risque plus important de troubles de santé mentale et une réussite académique plus faible, comparativement aux hommes.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
Dans une société où l’on minimise encore trop les effets du sexisme quotidien, cette recherche vient poser une question dérangeante, mais essentielle : que fait réellement l’inégalité aux femmes, quand elle devient un climat permanent ?
Pour mieux comprendre les mécanismes du sexisme et ses manifestations dans toutes les sphères de la société, lire aussi :
https://www.thewomensvoices.fr/news/des-femmes-plus-feministes-des-hommes-plus-masculinistes-selon-le-haut-conseil-a-legalite/
Une étude mondiale rare : près de 8 000 cerveaux analysés dans 29 pays
Les chercheurs ont mené une méta-analyse portant sur 7 876 IRM issues de 29 pays, réparties en 139 échantillons, comprenant 4 078 femmes et 3 798 hommes.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
L’objectif était de mesurer des différences de structure cérébrale entre femmes et hommes, puis d’évaluer si ces écarts variaient selon l’inégalité femmes-hommes à l’échelle des pays.
Ce type de recherche est rare : il ne s’agit pas d’un échantillon local, mais d’un croisement entre neurosciences, comparaisons internationales et conditions sociales.
Comment l’inégalité de genre est mesurée à l’échelle internationale ?
Pour analyser les inégalités femmes-hommes, les chercheurs s’appuient sur des indicateurs internationaux qui permettent de comparer les pays.
Deux références structurent souvent ce type de travaux :
Le Gender Inequality Index (GII) du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
https://hdr.undp.org/data-center/thematic-composite-indices/gender-inequality-index
Le Global Gender Gap Index du World Economic Forum, qui mesure les écarts sur plusieurs dimensions (économie, éducation, santé, pouvoir politique).
https://www3.weforum.org/docs/WEF_GGGR_2023.pdf
Ces classements rappellent une réalité : l’égalité n’est pas seulement un enjeu “culturel”, elle est mesurable, comparée, documentée, et elle influence concrètement les trajectoires de vie.
Ce que l’étude mesure : l’épaisseur du cortex, un marqueur clé de la structure cérébrale
Le travail scientifique se concentre sur un indicateur : l’épaisseur corticale (cortical thickness), un marqueur de structure cérébrale fréquemment utilisé en neurosciences.
Ce marqueur n’est pas un détail : il est souvent mobilisé pour comprendre comment certaines expositions (stress, adversité, conditions de vie défavorables) peuvent être associées à des variations dans le cerveau.
Les résultats : dans les pays plus inégalitaires, certaines zones du cerveau deviennent plus fines chez les femmes
L’étude observe une tendance : dans plusieurs régions cérébrales, les différences entre femmes et hommes varient selon le niveau d’inégalité de genre.
Dans les pays plus égalitaires, ces régions présentent peu de différences structurelles, ou parfois une épaisseur corticale plus importante chez les femmes.
Dans les pays plus inégalitaires, l’épaisseur corticale est relativement plus faible chez les femmes par rapport aux hommes.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
Les principales régions identifiées incluent :
- le cortex cingulaire antérieur (right caudal anterior cingulate)
- le cortex orbitofrontal médian (right medial orbitofrontal)
- le cortex occipital latéral (left lateral occipital cortex)
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
Ces zones sont souvent associées à des fonctions impliquant la régulation émotionnelle, le traitement du stress, et certains mécanismes liés à la vulnérabilité psychique.
Une synthèse accessible de ces résultats est également disponible ici :
https://www.clinicbarcelona.org/en/news/differences-are-found-in-the-brains-of-women-and-men-living-in-countries-with-gender-inequality
Santé mentale : un fil rouge trop souvent ignoré dans le débat sur le sexisme
L’intérêt de cette étude n’est pas d’affirmer que le cerveau des femmes serait “naturellement” différent ou inférieur. Au contraire, elle soulève l’hypothèse inverse : l’environnement social, lorsqu’il est défavorable, peut contribuer à produire des effets mesurables.
Les auteurs rappellent explicitement que les inégalités de genre sont associées à un risque plus élevé de problèmes de santé mentale chez les femmes.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
C’est un point majeur, car il s’inscrit dans une logique largement observée : l’inégalité s’accompagne souvent de pressions invisibles mais permanentes, et ces pressions deviennent du stress chronique.
Le sexisme ne prend pas toujours la forme d’un choc unique. Il se construit aussi par l’accumulation :
- humiliations répétées, parfois banalisées
- harcèlement dans l’espace public
- réduction des femmes à leur apparence
- discriminations professionnelles et plafond de verre
- surcharge mentale et double journée
- insécurité et peur dans certains environnements
Ce continuum est documenté dans de nombreux secteurs, y compris dans les environnements supposés “modernes”. Sur ce sujet, lire aussi :
https://www.thewomensvoices.fr/news/les-conversations-le-sexisme-en-entreprise-le-defi-de-la-tolerance-zero/
Travail : quand l’inégalité devient une expérience quotidienne, structurante, épuisante
La question de l’inégalité femmes-hommes se joue aussi au travail : dans l’accès aux responsabilités, dans la crédibilité accordée, dans la rémunération, dans les “petits” comportements tolérés.
Sur ces dynamiques, lire aussi :
https://www.thewomensvoices.fr/news/9076/
Et bientôt, une directive européenne imposera de nouvelles règles de transparence salariale, justement pour réduire les écarts. Cette réforme est susceptible de faire basculer une partie de la charge de preuve dans le camp des entreprises, et de rendre visibles des écarts longtemps cachés.
Une source européenne de référence : https://eur-lex.europa.eu/eli/dir/2023/970/oj
Études et trajectoires scolaires : l’inégalité réduit aussi le potentiel académique des femmes
L’étude rappelle un autre point central : dans les pays plus inégalitaires, les femmes présentent une réussite académique plus faible comparativement aux hommes.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
Cette donnée ne renvoie pas à une question de capacités, mais de conditions.
Dans de nombreux contextes, les obstacles structurels comprennent :
- un accès plus limité à l’éducation
- des stéréotypes qui orientent ou découragent certaines filières
- une charge familiale plus précoce
- des interruptions de parcours
- des violences sexistes ou un manque de protection
- l’absence de modèles féminins visibles dans certains secteurs stratégiques
Ces mécanismes nourrissent un cercle vicieux : moins de diplômes, moins de pouvoir économique, plus de vulnérabilité, moins de capacité à quitter les environnements dangereux ou injustes.
Sport, politique, réseaux sociaux : le même mécanisme de pression, de disqualification, de violence
Le sexisme ne se limite pas au travail ou à la sphère privée : il se retrouve dans les disciplines sportives, dans l’espace public, et dans la vie politique, où les femmes restent plus exposées au jugement sur le physique, au harcèlement, et à la disqualification.
Sur les freins spécifiques rencontrés par les athlètes féminines, lire aussi :
https://www.thewomensvoices.fr/news/sexisme-defis-supplementaires-comprendre-la-realite-des-freins-pour-les-athletes-feminines/
Sur le leadership féminin et la manière dont il est perçu (et souvent contesté), lire aussi :
https://www.thewomensvoices.fr/entretien/yael-braun-pivet-jai-le-sentiment-quil-y-a-un-leadership-au-feminin-qui-est-different/
Et sur l’ampleur du sexisme numérique, lire aussi :
https://www.thewomensvoices.fr/news/rapport-accablant-sur-le-sexisme-sur-youtube/
« Une cicatrice sur le cerveau » : une formule qui oblige à regarder autrement l’inégalité
Dans les reprises médiatiques de cette recherche, le psychiatre Nicolas Crossley évoque l’idée que l’inégalité pourrait laisser une marque durable, comme une forme de “cicatrice” (scar) sur le cerveau.
Ce qui frappe, c’est la cohérence du raisonnement : l’inégalité devient une variable environnementale, répétitive, et potentiellement toxique, au même titre que d’autres formes de stress chronique.
Ce que l’étude ne dit pas : éviter les raccourcis et la mauvaise science
Cette étude ne prouve pas que le cerveau des femmes est biologiquement inférieur, ni que toutes les femmes seraient affectées de la même manière.
Elle met en évidence une association entre inégalités de genre à l’échelle des pays et différences structurelles observées, et elle ouvre une hypothèse : des environnements plus défavorables aux femmes pourraient contribuer à ces variations, via le stress chronique et d’autres facteurs sociaux.
https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2218782120
Pourquoi ce travail change l’approche politique du sexisme
Les auteurs évoquent une perspective forte : le développement de politiques publiques “informées par les neurosciences” (neuroscience-informed policies).
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
Autrement dit, l’égalité n’est pas seulement un horizon moral ou un combat militant : c’est aussi une question de prévention, de santé mentale, d’éducation, et de stabilité collective.
Réduire l’inégalité, renforcer les protections contre les violences, sécuriser les parcours éducatifs et professionnels, agir sur les discriminations : ce sont des leviers concrets qui influencent durablement la qualité de vie et les trajectoires des femmes.
Pour approfondir le rôle et la mobilisation des hommes dans la lutte contre les violences et le sexisme, lire aussi :
https://www.thewomensvoices.fr/news/tribune-le-silence-des-hommes-doit-cesser-donu-femmes-france/
À retenir
Une étude publiée dans PNAS en 2023, basée sur 7 876 IRM dans 29 pays, associe l’inégalité femmes-hommes à des différences structurelles dans certaines régions du cerveau chez les femmes.
https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2218782120
Les auteurs rappellent que l’inégalité de genre est aussi associée à davantage de troubles de santé mentale et à une réussite académique plus faible chez les femmes dans les pays les plus inégalitaires.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37155867/
Ces résultats renforcent l’idée que le sexisme et l’inégalité ne sont pas des phénomènes superficiels : ils peuvent produire une pression chronique, susceptible d’impacter durablement la santé, les parcours éducatifs et les trajectoires de vie.
