La justice devrait être le lieu où la vérité se rétablit, où la violence est nommée, où la victime est reconnue. Pourtant, dans les affaires de violences sexuelles, l’institution apparaît trop souvent comme un long parcours d’obstacles : procédures interminables, doutes persistants, minimisation des faits, classements sans suite, et sentiment de devoir “prouver” l’invisible.
L’affaire de Mazan, par sa gravité et son retentissement, a mis en lumière une réalité plus large : celle d’un système qui, dans trop de cas, laisse les victimes seules face au crime — et parfois seules face à la justice.
À retenir
- Le dépôt de plainte ne garantit pas une reconnaissance judiciaire : trop d’affaires n’aboutissent pas.
- La procédure devient une “seconde épreuve” : soupçon, fatigue, déstabilisation, perte de confiance.
- Nommer correctement la violence est décisif : minimiser les faits, c’est fragiliser la victime et banaliser le crime.
1) Quand l’institution décourage : l’épreuve du classement et de la lenteur
Dans l’imaginaire collectif, porter plainte déclenche une réponse : enquête, poursuites, jugement. Dans la réalité, de nombreuses victimes découvrent une autre mécanique : celle des délais, des renvois, de l’épuisement administratif — et trop souvent du classement sans suite.
Ce qui devrait être un acte de protection devient alors un moment de bascule : certaines victimes renoncent, se replient, se taisent à nouveau. Non parce que les faits n’existent pas, mais parce qu’on leur fait comprendre que leur parole ne suffira pas.
Cette fracture est l’une des plus profondes : la justice est un droit, mais son accès réel reste totalement inégal.
2) Le renversement : quand la victime doit “faire ses preuves”
Dans les violences sexuelles, le crime est souvent jugé à travers un prisme paradoxal : la victime doit démontrer qu’elle est “crédible”.
Or la crédibilité est souvent évaluée sur des critères biaisés :
- “Pourquoi n’a-t-elle pas crié ?”
- “Pourquoi n’a-t-elle pas porté plainte tout de suite ?”
- “Pourquoi a-t-elle continué à vivre normalement ensuite ?”
- “Pourquoi son récit n’est-il pas parfaitement linéaire ?”
Le problème : le traumatisme ne s’exprime pas comme un rapport chronologique. Il se manifeste par des fragments, des trous de mémoire, de la dissociation, de la sidération. Et ce qui devrait être compris comme un symptôme du choc est parfois interprété comme une faiblesse du récit.
Ce renversement produit une violence supplémentaire : la victime se retrouve contrainte de se justifier, là où l’auteur devrait être le seul à devoir répondre.
3) La minimisation : une violence par les mots
La justice est un espace de langage. Et le langage, dans les affaires de violences sexuelles, n’est jamais neutre.
Quand des actes de viol sont décrits comme des “relations”, des “scènes”, des “rapports”, le crime change de nature dans l’esprit du public — et parfois dans le traitement du dossier. Minimiser, c’est brouiller la frontière entre contrainte et consentement. C’est affaiblir la reconnaissance du crime. Et c’est, souvent, renforcer la solitude de la victime.
Ce point est central : nommer, c’est déjà rendre justice.
Ne pas nommer, c’est déjà effacer.
4) Le piège de la preuve : l’institution exige parfois l’impossible
La justice pénale repose sur la preuve. Mais les violences sexuelles laissent rarement des preuves “idéales”.
Beaucoup d’agressions se passent :
- sans témoin
- sans trace physique exploitable
- sous emprise ou sidération
- avec des délais avant la plainte
- avec un contexte relationnel (conjoint, collègue, ami) qui brouille le regard extérieur
Et pourtant, la procédure demande souvent à la victime de produire une version “irréfutable”, là où le crime est justement construit pour ne laisser aucune trace.
C’est l’un des grands paradoxes judiciaires : les crimes les plus destructeurs sont parfois ceux qui se prouvent le plus difficilement.
5) Une justice parfois paradoxale : protéger peut se retourner contre celles qui protègent
Certaines affaires montrent une autre faille : lorsqu’une mère, un proche, un tiers tente de protéger un enfant, il arrive que la personne protectrice soit elle-même fragilisée, voire poursuivie, pendant que la violence initiale n’est pas suffisamment reconnue ou traitée.
Ce type de situations alimente une défiance durable : la justice n’est plus perçue comme un recours, mais comme un risque.
6) Ce qu’il faudrait changer : protéger la parole, accélérer, former
Les failles ne sont pas seulement juridiques : elles sont aussi institutionnelles et culturelles.
Trois leviers paraissent essentiels :
Former systématiquement les acteurs judiciaires
Comprendre le trauma (sidération, dissociation, emprise) est indispensable pour éviter d’évaluer une victime avec les codes d’un récit “parfait”.
Réduire l’intrusion dans la vie privée des victimes
Trop de procédures ressemblent à une enquête sur la moralité de la victime, une femme dans la majorité des cas. Or la question centrale devrait rester : qu’a fait l’auteur ?
Accélérer la réponse pénale et sécuriser le parcours
Dans les violences sexuelles, le temps est une violence. Plus la procédure dure, plus la souffrance s’ancre et plus le découragement grandit.
Plainte classée sans suite : que peut faire une victime ?
Un classement sans suite n’est pas nécessairement “la fin”.
Selon les situations, il est possible notamment de :
- demander des explications sur la décision
- se faire accompagner par un avocat ou une association
- signaler de nouveaux éléments (témoignage, messages, certificat médical)
- exercer certains recours / démarches complémentaires
Plainte classée sans suite : comprendre + options
-
Le procureur doit-il engager des poursuites après une plainte ? (Service-Public)
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1154 -
Citation directe (Service-Public) — utile si classement sans suite et preuves suffisantes
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F1455 -
Flyer Préfectures / “Que devient votre plainte ?” (PDF officiel)
https://www.prefectures-regions.gouv.fr/content/download/88520/568926/file/Flyer%203%20volets%20-%20Violences%20sexuelles_BAT_HD.pdf
Rendre justice, ce n’est pas demander aux victimes de prouver qu’elles méritent d’être crues
L’affaire de Mazan a rappelé une vérité brutale : dans les violences sexuelles, la victime porte souvent tout. La violence. Le silence. Le choc. Et parfois, l’épuisement judiciaire.
Réformer la justice face aux violences sexuelles, ce n’est pas “améliorer un processus”.
C’est empêcher que l’institution devienne une seconde violence.
C’est faire en sorte que la parole d’une victime ne soit plus un risque, mais un droit.
FAQ
Pourquoi tant de plaintes pour violences sexuelles n’aboutissent-elles pas ?
Parce que les dossiers sont difficiles à prouver, les procédures longues, et les moyens insuffisants. Les biais culturels et la minimisation peuvent aussi affaiblir la reconnaissance du crime.
Une victime doit-elle prouver qu’elle s’est débattue pour être crue ?
Non. L’absence de résistance n’est pas une preuve de consentement : la sidération et le choc peuvent empêcher toute réaction.
Que faire si une victime ne se souvient pas de tout ?
Les trous de mémoire et la confusion sont fréquents après un traumatisme. Il est possible de se faire accompagner par des professionnels ( avocats, psychologues) pour déposer plainte et structurer un récit.
Quel numéro appeler si on subit des violences ?
Pour information et orientation : 3919 (Violences Femmes Info).
Pourquoi le langage utilisé au tribunal est-il si important ?
Parce que les mots peuvent reconnaître un crime… ou le neutraliser. Mal nommer, c’est minimiser — et fragiliser la victime.
À lire
Cet article s’appuie sur le travail d’analyse de l’ouvrage Procès de Mazan : la déflagration – Plus rien ne sera comme avant, de Cynthia Illouz (Éditions de L’Observatoire).
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