Donald Trump affirme que les États-Unis vont désormais « diriger » le Venezuela, au lendemain d’une opération militaire américaine aussi spectaculaire que controversée, ayant conduit à la capture du président Nicolas Maduro. Mais derrière cette rhétorique de contrôle assumé, une réalité plus complexe se dessine : sans présence militaire connue sur place, Washington semble s’appuyer sur les institutions existantes — et surtout sur une figure-clé du pouvoir chaviste : Delcy Rodríguez.
Une « direction » sans administration ni armée
Depuis l’intervention américaine, Donald Trump multiplie les déclarations évoquant une prise en main temporaire du pays sud-américain, plongé dans une crise économique et sociale profonde. Pourtant, aucun dispositif concret n’accompagne cette ambition : l’ambassade américaine à Caracas est fermée, aucune force militaire américaine n’est officiellement déployée, et aucun gouvernement de transition n’a été annoncé.
À titre de comparaison, même l’invasion de l’Irak en 2003 par l’administration Bush avait été précédée par la création d’une Autorité provisoire de la coalition. Ici, rien de tel. À ce stade, la « direction » promise par Washington semble davantage relever d’une prise de contrôle politique indirecte.
Delcy Rodríguez, femme de pouvoir au cœur du dispositif
C’est dans ce vide institutionnel que s’impose Delcy Rodriguez, ancienne vice-présidente de Nicolás Maduro, investie lundi présidente par intérim par les institutions vénézuéliennes. Une nomination décisive : Donald Trump affirme désormais que Washington « travaille avec elle », tout en la menaçant du « pire » si elle refuse de se plier aux exigences américaines — notamment un accès privilégié aux réserves pétrolières du pays.
Delcy Rodríguez n’est pas une figure secondaire. Juriste de formation, ancienne ministre des Affaires étrangères, elle incarne depuis des années la continuité dure du chavisme, tout en étant connue pour ses talents de négociatrice dans les coulisses diplomatiques.
Un discours en deux temps
Dès samedi, Delcy Rodríguez adoptait un ton martial, qualifiant Maduro d’« unique président légitime » et affirmant que le Venezuela était prêt à « se défendre ». Mais dès le lendemain, changement de registre : elle évoquait un possible « agenda de coopération » avec Washington.
Un double langage stratégique, selon les analystes. « Elle doit à la fois afficher une indignation nationale et préparer l’opinion interne à des concessions majeures envers un ennemi historique », analyse Ryan Berg, chercheur au Center for Strategic and International Studies.
Trump écarte l’opposition démocratique
Dans ce contexte, la mise à l’écart de Maria Corina Machado, figure de l’opposition vénézuélienne et récente lauréate du prix Nobel de la paix, est révélatrice. Donald Trump l’a publiquement disqualifiée, estimant qu’elle ne bénéficiait « ni du soutien ni du respect » dans son pays.
Une rupture nette avec la ligne américaine précédente. Selon le politologue Mark Jones (Rice University), installer Machado au pouvoir aurait nécessité une présence militaire américaine massive, incompatible avec la promesse non-interventionniste de Trump et politiquement explosive sur le plan intérieur.
Une coopération sous contrainte
Le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, a résumé la doctrine américaine sur NBC : « Il ne s’agit pas de diriger, mais de contrôler la politique du Venezuela. » Une formule qui éclaire le rôle assigné à Delcy Rodríguez : gouverner, mais sous supervision.
Selon plusieurs sources, elle était déjà en contact avec Washington avant l’offensive américaine. Mais Brian Naranjo, ancien diplomate américain à Caracas, met en garde : Rodríguez ne serait pas une « marionnette » docile, mais chercherait avant tout à gagner du temps et consolider son pouvoir en interne.
Une équation explosive pour le régime chaviste
Pour que Washington impose réellement sa feuille de route, il devra aussi composer avec d’autres piliers du régime, notamment le ministre de la Défense Vladimir Padrino López, qui contrôle l’armée. Certaines demandes américaines — comme la coopération antidrogue — pourraient être acceptables. D’autres, comme une rupture avec Cuba, heurtent de front l’héritage de Hugo Chavez.
« L’idée que le Venezuela devienne un État vassal des États-Unis est l’exact opposé de la révolution bolivarienne », résume un spécialiste du pays. Delcy Rodríguez se retrouve ainsi au cœur d’un jeu d’équilibriste, entre pression américaine, survie du régime et stabilité intérieure.
