Lors d’un échange à la Maison Blanche, la journaliste Kaitlan Collins, correspondante en chef pour CNN, a interrogé le président Donald Trump sur les attentes des survivantes de l’affaire Epstein. Au lieu de répondre sur le fond, le président a choisi de critiquer son attitude, déclarant qu’il ne l’avait « jamais vue sourire ».
L’épisode illustre un phénomène documenté depuis longtemps : les femmes journalistes sont souvent évaluées non seulement sur la pertinence de leurs questions, mais aussi sur leur expression faciale ou leur apparence. Là où les hommes sont jugés sur la fermeté ou la précision de leurs interventions, les femmes restent soumises à des attentes implicites de douceur.
Dans ce contexte, la réaction de Kaitlan Collins qui a poursuivi calmement ses questions est une forme de résistance professionnelle et féministe.
Une figure majeure du journalisme politique américain
Née en 1992 en Alabama, Kaitlan Collins s’est imposée en moins d’une décennie comme l’une des figures les plus influentes du journalisme politique américain. Après ses débuts comme correspondante politique à Washington, elle rejoint CNN en 2017 et devient rapidement l’une des plus jeunes correspondantes en chef de la Maison Blanche de l’histoire récente de la chaîne.
Sa carrière a déjà été marquée par plusieurs épisodes de tensions avec le pouvoir exécutif, notamment lorsqu’elle fut brièvement exclue d’un événement officiel après avoir posé des questions jugées « inappropriées ». Ces épisodes ont contribué à faire d’elle une journaliste reconnue pour sa persévérance dans les échanges avec les responsables politiques, en particulier sur les sujets sensibles liés à la responsabilité publique et aux scandales politiques.
Le « policing » du comportement féminin dans les médias
Les recherches en sociologie des médias montrent que les femmes exerçant des fonctions d’autorité publique sont confrontées à un « double standard ». Elles doivent démontrer leur compétence et leur fermeté tout en restant suffisamment « aimables » pour ne pas être perçues comme agressives. Cette double contrainte se manifeste particulièrement dans le journalisme politique, où la confrontation verbale fait partie intégrante du métier.
Les critiques portant sur le sourire, le ton ou la posture constituent ce que les analystes appellent une stratégie de déplacement rhétorique : au lieu de répondre à la question, l’interlocuteur transforme la discussion en commentaire sur la personnalité ou l’attitude de la journaliste. Ce mécanisme réduit la portée de la question posée et contribue à fragiliser symboliquement l’autorité professionnelle de celle qui l’énonce.
Dans le cas de Kaitlan Collins, cette stratégie a échoué à détourner l’attention du sujet initial — les survivantes de l’affaire Epstein — précisément parce que la journaliste a continué son travail sans entrer dans la confrontation personnelle.
Une résistance féministe silencieuse mais puissante
La scène illustre une transformation profonde des rapports de pouvoir dans les médias. La résistance ne passe plus nécessairement par des gestes spectaculaires ou militants, mais par la simple continuité du travail professionnel face aux tentatives de disqualification. Refuser de modifier son attitude pour satisfaire une injonction implicite constitue en soi un acte politique.
Cette forme de résistance est particulièrement significative dans les espaces institutionnels, comme les conférences de presse présidentielles, où chaque interaction contribue à définir les normes de comportement acceptables pour les générations futures de journalistes.
Une nouvelle génération de journalistes redéfinit l’autorité
L’épisode impliquant Kaitlan Collins s’inscrit dans un mouvement plus large : l’émergence d’une génération de femmes journalistes occupant des positions centrales dans la couverture politique mondiale. Leur visibilité accrue, amplifiée par les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu, expose davantage les attaques personnelles, mais rend également plus visibles les formes contemporaines de résistance professionnelle.
Lorsque Kaitlan Collins poursuit ses questions sans sourire face à une critique personnelle, elle accomplit un geste simple mais symboliquement puissant : rappeler que la mission du journalisme n’est pas de plaire au pouvoir, mais de lui demander des comptes.
