Aux assises de Paris, ce qui se joue dépasse largement le sort judiciaire d’un homme. Le procès par défaut du jihadiste français Sabri Essid, accusé de crimes commis entre 2014 et 2016 en zone irako-syrienne, ouvre une brèche dans une histoire encore insuffisamment racontée : celle du génocide des Yazidis.
Dans le silence solennel de la cour, les mots prononcés sont des témoignages mais aussi des fragments de mémoire, arrachés à l’effacement. “C’était des objets sexuels”, déclare un témoin à la barre. Une phrase qui, à elle seule, condense l’ampleur de la violence infligée aux femmes et aux fillettes yazidies.
Un procès, mais surtout une mémoire à reconstruire
Ce que ce procès met au jour, ce n’est pas une série d’exactions isolées. C’est un système. Une organisation méthodique, pensée, structurée, dans laquelle le corps des femmes devient un territoire de domination, un outil de guerre et un objet de transaction.
Tout commence à l’été 2014, lorsque l’organisation État islamique lance une offensive sur le mont Sinjar, au nord-ouest de l’Irak, bastion historique de la minorité yazidie. Les récits convergent : les hommes sont exécutés, les femmes et les enfants capturés.
Très rapidement, la logique se précise. Les femmes ne sont pas seulement des prisonnières. Elles sont considérées comme du “butin de guerre”. Une qualification qui n’est pas symbolique, mais opérationnelle.
Les Nations unies qualifieront ces crimes de génocide, soulignant l’intention de détruire un groupe religieux en s’attaquant à ses structures fondamentales. Or, dans cette stratégie, le contrôle des femmes joue un rôle central. Détruire les femmes, c’est détruire la transmission, la filiation, la continuité d’un peuple.
Le marché des corps : une économie du viol
L’un des aspects les plus saisissants révélés à l’audience tient à la dimension économique de ces crimes. Les femmes yazidies étaient intégrées dans un véritable système marchand.
Une enquêtrice française évoque une “organisation structurée de traite des êtres humains et de réduction en esclavage”. Les victimes étaient triées, catégorisées, puis vendues sur des marchés physiques ou numériques, avant d’être revendues à plusieurs reprises.
Certaines femmes sont ainsi passées entre les mains de nombreux hommes successifs. L’une d’entre elles, dont le témoignage est rapporté au procès, a été la “propriété” de dix-sept individus. Elle a été violée de manière répétée, parfois sous les yeux de ses propres enfants.
La violence est extrême. Mais elle n’est pas désordonnée. Elle obéit à une logique.
Telegram et la banalisation de l’inhumain
Cette logique apparaît avec une brutalité particulière dans les échanges retrouvés sur des messageries cryptées. Sur des groupes baptisés “marché du califat” ou “mall”, les combattants publiaient des annonces pour vendre ou échanger des femmes et des enfants.
À l’audience, un message est lu : “Si quelqu’un veut échanger une esclave contre une paire d’Adidas…” La réponse tombe, glaçante : “Quelle pointure ?”
Ce type d’échange, presque absurde dans sa banalité, dit tout de la déshumanisation à l’œuvre. Le corps des femmes est réduit à une unité d’échange. Une marchandise interchangeable. Une variable dans une économie de guerre.
La tarification du corps féminin
Le témoignage de Bazhad Farhan, fondateur de l’association Kinyat, apporte un éclairage précis sur cette économie. Les prix variaient selon l’âge et l’apparence.
Les femmes adultes pouvaient être vendues entre 3 000 et 10 000 dollars. Les fillettes atteignaient parfois 14 000 dollars. “Plus elle était blanche, plus elle était chère”, explique-t-il.
Certaines jeunes filles étaient conservées plusieurs mois, voire plusieurs années, afin d’augmenter leur “valeur”. Le président de la cour interroge : s’agit-il d’un investissement en vue d’une revente plus lucrative ? La réponse est sans ambiguïté : “Tout à fait.”
Ce moment d’audience est particulièrement révélateur. Il montre que le viol n’est pas seulement un acte de domination. Il est intégré dans une logique économique, spéculative, presque industrielle.
Une violence pensée, théorisée, organisée
Les travaux des organisations internationales confirment ce que les témoignages décrivent. L’Organisation des Nations unies et de nombreuses ONG ont documenté l’usage systématique de la violence sexuelle par l’État islamique.
Il ne s’agit pas d’une dérive. Il s’agit d’une stratégie.
La violence sexuelle sert à terroriser, à humilier, à contrôler. Elle sert aussi à générer des ressources financières, en alimentant des circuits de traite. Elle s’inscrit enfin dans une idéologie qui justifie la réduction en esclavage de populations considérées comme “hérétiques”.
Le rôle décisif des témoins
Dans ce procès, le rôle des témoins est central. Bazhad Farhan ne se contente pas de raconter. Il a agi. En infiltrant des réseaux jihadistes sous pseudonyme, il a contribué à libérer plus d’une cinquantaine de femmes et d’enfants.
Son objectif est clair : documenter, archiver, transmettre.
“Pour que l’histoire ne se répète plus”, dit-il.
Cette dimension est essentielle. Car le génocide des Yazidis reste encore largement méconnu. Et sans récit, il n’y a pas de mémoire. Sans mémoire, il n’y a pas de justice.
Une justice confrontée à ses limites
Ce procès soulève également des questions fondamentales sur la capacité des systèmes judiciaires à appréhender des crimes d’une telle ampleur.
Comment juger, depuis Paris, des faits commis en Syrie ou en Irak ? Comment qualifier juridiquement des crimes qui mêlent esclavage, viol, traite et génocide ? Comment donner une place aux victimes, souvent absentes physiquement, mais omniprésentes par leurs récits ?
La justice avance. Mais elle avance lentement. Plus de dix ans séparent les faits de leur mise en jugement.
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Conclusion
Ce procès ne se contente pas de juger un homme. Il oblige à regarder en face une réalité que l’on préfère souvent tenir à distance.
Les femmes yazidies n’ont pas seulement été victimes de violences. Elles ont été intégrées dans un système où leur corps était exploité, monétisé, détruit.
Et aujourd’hui, à travers leurs récits, elles imposent une vérité :
celle d’un crime qui ne peut plus être ignoré.
