L’affaire des viols de Mazan a bouleversé la France. Dominique Pelicot a été condamné en décembre 2024 à vingt ans de réclusion criminelle pour avoir drogué son épouse, Gisèle Pelicot, avant de la livrer à des dizaines d’hommes dans leur maison du Vaucluse, entre 2011 et 2020.
À RETENIR
- L’Inspection générale de la justice (IGJ) révèle que l’ADN de Dominique Pelicot, prélevé en 2010, avait été rapproché d’une tentative de viol commise en 1999… sans être exploité pendant plus de douze ans.
- Le rapport souligne qu’il est impossible de prouver la réception du document par le tribunal de Meaux, car il aurait été envoyé par lettre simple, sans traçabilité.
- Ce délai interroge la prévention des violences sexuelles : l’affaire des viols de Mazan (2011-2020) aurait pu être évitée.
- L’IGJ formule sept recommandations pour sécuriser le traitement des rapprochements issus du FNAEG.
Pour comprendre l’ampleur du dossier, notre récapitulatif revient sur les quatre mois de ce procès historique, devenu un symbole de la violence sexuelle systémique et du silence qui l’entoure :
https://www.thewomensvoices.fr/news/viols-de-mazan-retour-sur-les-quatre-mois-de-ce-proces-historique/
Mais un rapport de l’Inspection générale de la justice (IGJ) rouvre aujourd’hui une question vertigineuse : et si ces crimes avaient pu être stoppés plus tôt ?
ADN prélevé en 2010 : un rapprochement décisif, puis douze ans d’inaction
Lors du procès, il est apparu que Dominique Pelicot avait été interpellé en 2010 dans un centre commercial en région parisienne, alors qu’il filmait sous les jupes de femmes.
Son ADN a alors été prélevé. Quelques mois plus tard, ce profil génétique est identifié dans une procédure plus ancienne : une tentative de viol commise le 11 mai 1999 à Villeparisis (Seine-et-Marne).
Or, malgré ce rapprochement, aucune exploitation judiciaire décisive n’est menée pendant plus de douze ans.
Pourquoi la justice n’a-t-elle pas agi ? La piste d’un rapport “jamais reçu”
En mai 2025, le garde des Sceaux Gérald Darmanin saisit l’Inspection générale de la justice pour comprendre pourquoi une investigation n’a pas été déclenchée dès 2010, lorsque la police scientifique établissait le rapprochement ADN.
La conclusion centrale du rapport est glaçante : il est impossible de démontrer la réception du document par le tribunal de Meaux, chargé du dossier de 1999.
Le rapport aurait été transmis par lettre simple, sans preuve de réception informatique ou papier. Résultat : l’IGJ explique qu’en l’absence de traçabilité, il est difficile d’établir un dysfonctionnement judiciaire “avec certitude”.
Tribunal de Meaux : réorganisation, courrier mal orienté, risque de destruction
Pour autant, l’IGJ juge la réception du rapport plausible et s’intéresse au fonctionnement de la juridiction à l’époque.
En 2010, le parquet de Meaux traverse une réorganisation, avec des failles dans le tri et l’orientation du courrier. Des pertes de pièces sont évoquées, et certaines lettres adressées à des magistrats ayant quitté la juridiction pouvaient être réorientées de façon incertaine… voire détruites sans être ouvertes.
Or, le rapport ADN aurait précisément été adressé à un magistrat parti depuis plusieurs années.
“L’affaire Mazan aurait pu être évitée” : une phrase qui bouleverse
Même si le rapport ne “prouve” pas une faute individuelle, son impact est massif : un signal ADN fort existait dès 2010, sans déclencher d’action pendant douze ans.
Contactée par l’AFP, l’avocate de Dominique Pelicot, Me Béatrice Zavarro, conteste l’idée d’un dysfonctionnement judiciaire avéré, tout en reconnaissant que, “à valeur absolue”, les viols de Mazan “auraient pu être évités”.
Dans une société déjà marquée par l’ampleur des violences sexuelles, cette phrase agit comme un révélateur : un prédateur peut continuer d’agir non seulement grâce au silence, mais aussi grâce aux angles morts institutionnels.
Et puis il y a aussi le cas de Caroline Darian, la fille des Pelicot, dont le cas n’a pas été reconnu par la justice à ce stade. (Caroline Darian, la “grande oubliée” du procès https://www.thewomensvoices.fr/news/caroline-darian-la-grande-oubliee-du-proces-des-viols-de-mazan/
Mise en examen en 2022 : la dimension “cold case” d’un profil ancien
Dominique Pelicot ne sera mis en examen qu’en octobre 2022, au pôle cold cases de Nanterre :
- pour la tentative de viol de Villeparisis (1999),
- et dans un autre dossier de viol suivi de meurtre, commis en 1991 à Paris.
Dans cette seconde affaire, il nie toute implication. Mais le rapport relève des similitudes troublantes dans les modes opératoires, notamment autour de victimes agentes immobilières, de scènes comparables et d’une odeur d’éther évoquée dans les deux dossiers.
Un problème systémique : les failles du FNAEG et de l’exploitation ADN
L’IGJ dépasse la seule affaire Pelicot. Le rapport décrit des “vulnérabilités” dans la chaîne judiciaire de traitement des empreintes génétiques et propose sept recommandations pour sécuriser :
- la réception des rapports,
- leur traçabilité,
- leur exploitation rapide.
Cette affaire rappelle une évidence : l’ADN n’est pas une protection automatique. Il n’a de valeur que si l’institution agit, et si les procédures empêchent qu’un signal aussi crucial puisse se perdre.
Les failles de la justice en matière de crimes sexuels sont encore très fréquentes, et participent à une double peine des victimes. Les failles de la justice face aux violences sexuelles : pourquoi tant de victimes renoncent à porter plainte ? | The Women’s Voices
Une affaire qui raconte aussi la destruction silencieuse d’une victime
Le procès de Mazan n’est pas seulement une affaire criminelle. C’est une affaire de société. Une affaire de domination. Une affaire de violence sexuelle rendue possible dans l’intimité… puis révélée à l’échelle nationale.
Et, désormais, une affaire qui met en cause l’idée même de prévention.
Car ce rapport dit autre chose, entre les lignes : l’horreur n’est pas seulement ce qui a été commis. C’est aussi ce qui n’a pas été empêché.
Pour aller plus loin

Livre – Cynthia Illouz, Procès de Mazan : la déflagration
Fnac : https://www.fnac.com/a20930789/Cynthia-Illouz-Viols-de-mazan-la-deflagration
Amazon : https://www.amazon.fr/Proc%C3%A8s-Mazan-d%C3%A9flagration-comme-avant/dp/B0DJCRL31M
Notre dossier sur Mazan : https://www.thewomensvoices.fr/news/mazan/
Soumission chimique : un rapport parlementaire pour protéger les victimes : https://www.thewomensvoices.fr/news/soumission-chimique-un-rapport-parlementaire-pour-proteger-les-victimes/
Le non-consentement intégré à la définition du viol (Assemblée nationale) : https://www.thewomensvoices.fr/news/lassemblee-nationale-adopte-un-texte-integrant-la-notion-de-non-consentement-a-la-definition-du-viol/
