The Women’s Voices reçoitCécile Lochard, directrice du Développement Durable de Guerlain

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Cynthia
Cynthia
Fondatrice de THE WOMEN'S VOICES et CHARI-T Media.

Cynthia Illouz, fondatrice de The Women’s Voices interroge Cécile Lochard, directrice du développement durable de Guerlain, pour évoquer les différents axes de la politique de développement durable de la célèbre maison de cosmétiques, ses enjeux et ses perspectives.

Cécile Lochard a commencé sa carrière dans l’ONG WWF, elle est l’auteure de « Le luxe et le développement durable, la nouvelle alliance », paru chez Eyrolles ( 2011), puis elle a monté un cabinet de conseil sur ce sujet pour accompagner le lancement pour d’autres marques du groupe LVMH comme les cosmétiques « Cha Ling » ou « Ruinart », et elle a aujourd’hui vla responsabilité du développement durable chez Guerlain.


La Maison Guerlain à pris conscience assez tôt des engagements du développement durable et a décidé de s’engager plus précisément auprès des abeilles. Quelles sont ces actions ?

L’engagement de Guerlain remonte à plus de 14 ans, ce qui fait de la maison une pionnière sur son secteur de la cosmétique de luxe en matière de développement durable. Avant de revenir sur les différents axes de la politique de développement durable de Guerlain, parlons de l’abeille. Notre engagement, ainsi que le mécénat environnemental, remonte à 10 ans. On a lancé la gamme de soins “Abeille Royale”, ce qui nous a amené à sélectionner le miel d’Ouessant, l’île bretonne qui se trouve à 18km du continent, et a la chance d’accueillir une abeille endémique, l’abeille “noire d’Ouessant”, une abeille indemne de tout parasite, ce qui fait la caractéristique et le bénéfice de ce miel, très cicatrisant et anti-inflammatoire au niveau cosmétique. On a développé le premier mécénat environnemental en faveur de l’Association du Conservatoire de l’Abeille Noire d’Ouessant. Puis, on en a développé beaucoup d’autres jusqu’à très récemment, 6 grands partenariats en faveur de la préservation de l’abeille, la sensibilisation à sa cause et les menaces qui pèsent sur elle, et bien sûr la repopulation des abeilles sur notre planète.

Pourquoi est-il si important de protéger l’abeille ?

Au-delà de la fabrication des cosmétiques, l’abeille est la pollinisatrice par essence. C’est l’insecte qui pollinise 30% des surfaces agricoles. L’abeille c’est la vie. 30% de ce ce qui nourrit l’homme ainsi que le bétail dépend de la pollinisation effectuée par l’abeille. Elle pollinise également 70% des plantes à fleurs. C’est ici que l’histoire de Guerlain entre en jeu. Guerlain ce n’est pas seulement un sourcing de miel pour abeilles royales, c’est aussi des parfums exceptionnels. C’est légitimement la raison pour laquelle on s’est senti engagé et redevable envers l’abeille.
Guerlain a bientôt 200 ans, mais depuis 170 ans et la création du parfum aux abeilles pour le mariage de l’impératrice Eugénie, Napoléon lll a demandé à ce que le flacon pour son épouse soit orné de 69 abeilles. L’abeille a été un guide pour notre création depuis 170 ans, et depuis 10 ans maintenant on aime à dire qu’il est notre fil rouge en termes de développement durable.

Vous menez plusieurs actions concrètes lors du “World Bee day”, vous avez aussi créé une “Bee school” pour éduquer les enfants. Et récemment, on a vu cette image “Women for Bees », le partenariat avec l’Unesco, et cette image d’Angelina Jolie… pouvez-vous nous parler de ces différentes actions ?

Toutes ces actions se concentrent sous l’ombrelle du “Guerlain For Bees Conservation Programme “, qui encapsule plusieurs initiatives en faveur soit de la préservation, soit de la sensibilisation, soit de la repopulation de l’abeille dans le monde.
Nous avons commencé à travailler avec l’Association du Conservatoire de l’Abeille Noire d’Ouessant sur cette espèce endémique, mais nous avons aussi, noué un partenariat avec l’OFA, l’Observatoire Français d’Apidologie, qui travaille à la formation des apiculteurs, car aujourd’hui en France plus de 90% des apiculteurs sont des apiculteurs de loisir ; certains effectuent très bien leurs tâches, tandis que d’autres n’ont pas forcément eu cette formation très technique et se trouvent parfois dépourvus devant la chute de leurs colonies, puisqu’on estime à 30% la mortalité annuelle des abeilles depuis à peu près 20 ans.
ll faut former ces hommes et ces femmes à ce métier rare, qui a beaucoup de sens et qui participe à la biodiversité. C’est comme cela qu’est née l’idée de créer une formation pour les femmes, en s’adossant à l’Unesco, qui a 714 réserves de biosphère dans plus de 129 pays.
Nous avons décidé de nous allier, l’Unesco, Guerlain et l’OFA, pour créer un programme d’entreprenariat apicole au féminin. Guerlain subventionne cette formation d’un mois intensif : 10 femmes sont formées pour la première promotion à l’apiculture pour être ensuite réparties dans les différentes zones de biosphère auxquelles elles appartiennent. Malheureusement cette année ce sera très français : 6 Françaises, 2 Espagnoles et 2 Grecques. Il était prévu de pouvoir accueillir des Chinoises du Yunnan, des Éthiopiennes, des Rwandaises, mais en raison des restrictions des voyages cela se fera l’an prochain.
Une marraine exceptionnelle a accepté d’accompagner ces femmes dans leur formation, puis dans leur installation, sachant que Guerlain fournit et subventionne les 50 ruches qui sont nécessaires.
Angelina Jolie a accepté cette mission, que nous avons annoncée le 8 mars pour la Journée Internationale des Droits des Femmes. Elle a été très bien accueillie, surtout pour le “World Bee Day” qui a lieu chaque année depuis 3 ans à l’initiative des Nations Unies et de la Slovénie, qui comptait le premier apiculteur formé aux techniques apicoles modernes. Grâce à la couverture de National Geographic avec Angelina Jolie (qui est un clin d’oeil à la prise de vue d’Avedon, qui montre un apiculteur chauve, nu, couvert de ses abeilles, pour sensibiliser à la disparition des cheptels), nous avons pu communiquer massivement via cette “power voice”.

Vous devenez également mécène de l’IUCN, pouvez-vous nous en parler ?

Pour avoir travaillé pour le WWF pendant près de 8 ans, on collaborait également énormément avec l’Union Internationale de Conservation de la Nature – la référence à mon sens – qui organise en septembre 2021 le Sommet de la Nature.
L’IUCN établit tous les ans la “red list”, la liste rouge des espèces menacées, et nous a proposé de participer à la première “red list” au niveau français des espèces d’abeilles menacées. Sur 3 ans nous allons mécéner la création de cette “red list » pilotée par l’IUCN en lien avec des naturalistes et des associations de terrain, pour établir les aires de répartition de l’abeille sauvage en majorité, et établir les menaces qui pèsent sur elle. Mais aussi pour influencer les politiques publiques sur le sujet de la préservation de l’abeille.

Comment communiquez-vous ces engagements auprès des clients qui voudraient les connaître ?

Lorsque je suis devenue directrice du développement durable de Guerlain, j’ai toujours eu à coeur qu’on puisse un jour accélérer cette fameuse communication.
Depuis 14 ans, malgré le fait qu’on soit très engagé, on était très peu à le savoir.
Aujourd’hui le contexte étant ce qu’il est, sans évoquer cette accélération qui nous est imposée par la crise sanitaire, le fait de devoir se dévoiler, d’avoir plus de transparence, additionné à la crise climatique, à celle de l’érosion de la biodiversité, fait que la jeune génération réclame cette communication, au risque d’être boycottés. On sent bien que nos publics sont tout à fait mûrs. Quand on communique depuis longtemps, c’est plus naturel. On a cet ADN unique dans le secteur de la cosmétique du luxe, qui est notre lien à la nature depuis toujours. Le communiquer à nos clients, c’est facile, car Guerlain et la nature c’est un lien évident.

Vous travaillez également sur de l’éco-formulation : quels sont les produits phares qui subissent ces transformations ?

Avant d’entrer dans le détail, nos 4 piliers fondamentaux de politique de développement durable chez Guerlain sont la biodiversité (et donc l’abeille au coeur de cette biodiversité), mais également les filières durables. Le second pilier c’est l’innovation durable, qui encapsule l'”éco-formulation”, “l’éco-packaging”, le sustainable sourcing” mais aussi la transparence à la traçabilité. Les 2 derniers piliers sont le climat et l’impact sociétal, qui est tourné vers la création et l’empowerment des femmes.
L’éco-formulation consiste à créer des produits plus respectueux de l’environnement en termes d’emballage, des formules plus propres, plus naturelles, en toute transparence de traçabilité. Nous avons notamment lancé en début d’année sur une des catégories où la naturalité est plus dure à travailler, le maquillage. Mais nous y sommes parvenus, notamment en réinventant un produit culte qui est la Terracotta, ou encore avec le fond de teint « L’essentiel”, avec 96% de taux d’ingrédients naturels, ce qui fait de nous des pionniers en cosmétique de luxe sur la naturalité dans le maquillage. L’accueil a été extraordinaire, ces lancements ont été plébiscités.

Vous aviez mentionné l’éco-packaging, comment fait-on quand on est une marque de luxe, pour réduire la pollution et les déchets ? Vous aviez également été les pionniers à avoir fait une recharge possible sur un produit…

Avant tout, c’est une redéfinition des codes du luxe, car le luxe présupposait un emballage primaire, secondaire, une jolie boite, le coffret, il fallait que ce soit volumineux, afin que l’expérience de luxe soit intégralement respectée.

Et en réalité, quand on travaille l’éco-packaging dans le secteur du luxe, cela nécessite de redéfinir des codes et d’accepter de prendre certains risques. Lorsqu’il y a 4 ans nous avons reconçu le packaging de la crème “Imperial” en 40% moins volumineux, et que l’on a gagné par conséquent 50% d’impact carbone, nous avions la crainte, par rapport à nos clients, qu’ils pensent que nous ne leur vendions pas la même quantité de formule de crème.
En réalité l’accueil a été exceptionnel, la forme était beaucoup plus organique, et le pot tenait dans une paume de main. Nos clients nous ont témoigné qu’ils pouvaient enfin voyager avec la crème Orchidée impériale. 2 ans plus tard nous avons effectué le même exercice sur la gamme “abeille royale”, en réduisant drastiquement la taille, et nous sommes mêmes allés beaucoup plus loin en travaillant sur l’intégration de verre recyclé. C’est là que les enjeux se situent dans le secteur du luxe. Nous avons moins de problématiques, en termes de plastique par exemple, que la cosmétique conventionnelle, et d’ici 2026 nous avons ambitionné que 100% de nos plastiques ne proviendraient plus de sources fossiles.
Il va falloir sourcer du plastique recyclé, ou biosourcé. La rechargeabilité, nous la réservons pour nos gammes premium, parce qu’on a effectué le travail que font tous les spécialistes du développement durable : en éco-packaging, avant de passer d’un matériau dit « polluant » à un autre, il faut toujours effectuer une ACV (Analyse de Cycle de Vie), parce qu’il peut y avoir de fausses bonnes idées. La rechargeabilité à tout-va n’est pas toujours la bonne solution, lorsque les produits sont par exemple très légers. Notre flacon aux abeilles créé il y a 170 ans était finalement le premier flacon de parfum rechargeable. Or, aujourd’hui, l’offre se multiplie chez nos concurrents ou chez nos maisons cousines dans le groupe LVMH.

Vous avez aussi parlé de modifier le sourcing, comment fait-on concrètement ? Y a t-il encore des difficultés ? Quels sont les enjeux pour vous dans les années à venir ?

Nous n’allons pas modifier notre sourcing, mais l’améliorer, à moins d’un vraiment gros enjeu ou d’un gros risque identifié sur l’une de nos filières. On a donc une responsabilité énorme sur toutes ces filières, car on s’adresse à des agriculteurs, des cultivateurs, sourcés dans le monde entier. Comme Capua, notre fournisseur de bergamote et d’hespéridées en Calabre, on connait nos fournisseurs depuis 3 ou 4 générations, on sait qu’ils font bien leur travail, mais aujourd’hui il faut le prouver. Le développement durable est un processus itératif, mais surtout un processus de robustesse. Nous avons décidé et annoncé très récemment être devenus membres de l’UEBT : l’Union for Ethical BioTrade , qui travaillait depuis très longtemps pour une entreprise comme Welleda – dont la politique de développement durable est reconnue -, et qui n’avait pas de partenaires dans les maisons de cosmétiques de luxe. Les auditeurs de cette association vont se rendre sur 40 de nos filières stratégiques d’ingrédients naturels pendant 2 ans ; puis nous allons bâtir des plans d’action de développement durable correctifs chez nos partenaires, pour améliorer aussi bien la qualité des sols, que l’impact de diversité au sens large. Nous sommes très fiers de cette démarche, et l’on espère ne pas être top ambitieux an visant d’ici 2026 la certification UEBT de l’intégralité des filières que je viens de citer.

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