Aux chantiers navals de Gdansk, en Pologne, un métier industriel emblématique reste majoritairement exercé par des femmes : celui d’opératrice de grue. Dans cette immense halle industrielle de 6 500 mètres carrés, où sont aujourd’hui assemblées principalement des structures d’éoliennes, près de 70 % des conducteurs de grues seraient des femmes, selon plusieurs salariés du site.
Une singularité héritée de l’époque communiste, où ces postes avaient été progressivement confiés aux femmes, une tradition qui perdure aujourd’hui dans ce site historique de l’industrie européenne.
Sur cette photographie, Nadia Bogomal, Ukrainienne de 37 ans et opératrice de grue, montant l’échelle menant à la cabine de sa grue dans le hall de production du chantier naval de Gdansk.
Une tradition héritée de l’époque communiste
Chaque matin, Halina Krauze, 65 ans, prend place dans la cabine de sa grue coulissante. Depuis près de trente ans, elle déplace des tonnes de métal destinées à devenir coques de navires ou éléments d’éoliennes.
Installée à une quinzaine de mètres au-dessus du sol, elle domine l’immense hall où travaillent des centaines d’ouvriers. Entre les étincelles de soudure, le bruit constant des machines et la fumée métallique qui s’élève dans l’air, son travail exige précision et vigilance.
Selon elle, environ 70 % des opérateurs de grues sur le site sont aujourd’hui des femmes, une tradition qui remonte à l’organisation du travail sous le régime communiste.
Agnieszka Pyrzanowska, porte-parole du Groupe industriel Baltic, entreprise publique qui a repris une partie des installations après plusieurs restructurations économiques, confirme cette histoire.
Sous l’ancien régime, explique-t-elle, les autorités cherchaient à intégrer les femmes dans l’industrie tout en leur attribuant des tâches considérées comme moins physiquement exigeantes. La conduite de grues est ainsi devenue un métier largement féminisé.
Un site industriel chargé d’histoire
Les chantiers navals de Gdansk occupent une place particulière dans l’histoire européenne. C’est ici qu’est né le syndicat Solidarność, dont la grève historique en 1980 a contribué à la chute du régime communiste en Pologne.
Halina Krauze y travaille depuis 1983, lorsque le site portait encore le nom de chantiers Vladimir Lénine. Elle a traversé toutes les transformations industrielles : la construction de navires, la faillite du site, puis la reconversion vers les énergies renouvelables.
« À l’époque, on construisait une dizaine de navires par an. Aujourd’hui, on fabrique des dizaines de tours d’éoliennes », explique-t-elle.
Elle souligne également avoir utilisé la même grue qu’Anna Walentynowicz, figure fondatrice de Solidarność dont le licenciement avait déclenché la grève historique de 1980.
Une expertise transmise entre générations
Aujourd’hui, les opératrices expérimentées transmettent leur savoir-faire aux nouvelles recrues.
Parmi elles, Lesia Kovaltchouk, Ukrainienne de 48 ans réfugiée en Pologne après l’invasion russe de 2022. Ancienne grutière en Ukraine pendant plus de quinze ans, elle forme désormais des apprentis sur le chantier.
Pour elle, ce métier exige autant de précision que de responsabilité :
« Sous la grue, il y a des gens. Il faut être extrêmement attentive pour éviter tout accident. »
Selon elle, dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, la présence des femmes dans ce métier n’a rien d’exceptionnel.
« En Ukraine, il est tout à fait normal que les opérateurs de grues soient des femmes. Personne ne s’en étonne. »
Entre héritage industriel et évolution du travail
En cette Journée internationale des droits des femmes, Halina Krauze observe néanmoins une évolution des conditions sociales.
Elle évoque avec nostalgie certaines traditions de l’époque communiste : les petits cadeaux offerts aux ouvrières, comme des collants, des chocolats ou des œillets.
Aujourd’hui, dit-elle, ces attentions ont disparu.
« Les syndicats oublient souvent les femmes », regrette-t-elle.
Malgré ces changements, la présence massive de femmes aux commandes des grues reste l’un des traits les plus singuliers du chantier naval de Gdansk, où l’histoire industrielle se mêle désormais à la transition énergétique.
Un métier technique encore largement masculin en Europe
Le métier de grutier ou grutière est une profession technique exigeante qui demande précision, coordination et un sens aigu de la sécurité. Les opérateurs de grues sont responsables du levage et du déplacement de charges extrêmement lourdes — parfois plusieurs tonnes — dans des environnements industriels ou sur des chantiers de construction. Ils doivent coordonner leurs mouvements avec les équipes au sol et maintenir une concentration constante, car la moindre erreur peut provoquer un accident grave.
Malgré ces compétences techniques, ce métier reste majoritairement exercé par des hommes dans de nombreux pays européens. En France, les femmes représentent encore une très faible part des conducteurs d’engins et opérateurs de levage dans le secteur du bâtiment et de l’industrie. Cette situation reflète un déséquilibre plus large dans les métiers techniques et industriels.
Selon Eurostat, les femmes représentent environ 28 % de la main-d’œuvre dans l’industrie manufacturière en Europe, mais elles restent très minoritaires dans les métiers techniques liés à la production ou à la construction. En France, les données de l’INSEE montrent également que les femmes sont très peu présentes dans les métiers du bâtiment, de la mécanique ou de la conduite d’engins.
Cette sous-représentation s’observe plus largement dans les professions scientifiques, technologiques et industrielles (STEM). D’après l’UNESCO, les femmes ne représentent qu’environ 35 % des diplômés dans les filières scientifiques et technologiques dans le monde. Les facteurs explicatifs incluent les stéréotypes de genre persistants, le manque de modèles féminins dans ces professions et certaines conditions de travail historiquement conçues pour une main-d’œuvre masculine.
Pourtant, l’exemple des chantiers navals de Gdansk, où les femmes sont majoritaires parmi les opérateurs de grues, montre que ces métiers ne sont pas intrinsèquement masculins. Lorsque les formations, les opportunités professionnelles et les cultures d’entreprise évoluent, les femmes peuvent occuper pleinement des fonctions techniques de haut niveau.
Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans l’industrie et la transition énergétique, l’augmentation de la présence des femmes dans ces métiers apparaît désormais comme un enjeu économique autant qu’une question d’égalité professionnelle.
