L’islamologue Tariq Ramadan a été condamné à 18 ans de réclusion criminelle par la cour criminelle de Paris pour des viols commis sur trois femmes entre 2009 et 2016. Jugé par défaut et à huis clos, il a été reconnu coupable de viols ainsi que de viol sur personne vulnérable, des faits qualifiés par la cour d’« extrême gravité ».
Une condamnation lourde prononcée par la justice française
La juridiction a assorti cette peine d’un suivi socio-judiciaire de huit ans, d’une interdiction définitive du territoire français à l’issue de la peine, ainsi que du maintien du mandat d’arrêt émis à son encontre. Elle a également interdit toute prise de parole publique de l’accusé sur les faits, qu’il s’agisse d’ouvrages, d’interventions ou de productions audiovisuelles.
Cette décision s’inscrit dans un contexte judiciaire et sociétal où les violences sexuelles font l’objet d’une attention accrue, notamment depuis l’émergence des mouvements #MeToo et des grandes affaires qui ont profondément marqué l’opinion publique.
Un procès sous tension, marqué par l’absence de l’accusé
Le procès s’est ouvert le 2 mars à Paris, mais Tariq Ramadan ne s’est pas présenté à l’audience. Ses avocats ont invoqué une hospitalisation à Genève liée à une sclérose en plaques. Toutefois, une expertise médicale a conclu à la stabilité de son état de santé, estimant qu’il était en capacité de comparaître.
Face à cette situation, la cour a décidé de le juger par défaut. Ses avocats ont quitté l’audience, dénonçant une « parodie de justice », laissant le procès se dérouler sans défense active de l’accusé.
Cette configuration exceptionnelle interroge sur les conditions du procès, mais la cour a néanmoins estimé que les droits fondamentaux avaient été respectés et que les éléments du dossier permettaient de statuer.
Des faits caractérisés par la violence et l’emprise
Dans ses motivations, la présidente de la cour, Corinne Goetzmann, a longuement détaillé les éléments ayant conduit à la condamnation. Les victimes ont décrit des relations initialement consenties qui ont basculé dans des actes de violence extrême.
L’une d’elles a notamment évoqué une « angoisse de mort imminente » lors d’un rapport, décrivant des actes d’étranglement. La cour a retenu une logique d’emprise et de domination, évoquant une « négation de l’altérité » et une « annihilation » de l’humanité des victimes.
Les magistrats ont également souligné une « toute-puissance » de l’accusé, incapable selon eux de remise en question, et ayant mené une véritable entreprise de destruction psychologique.
Ces dynamiques s’inscrivent dans des schémas bien identifiés : rapports de pouvoir, domination, impossibilité de se défendre. Des mécanismes que l’on retrouve dans de nombreuses affaires récentes, comme le montre l’analyse du procès des viols de Mazan
👉 https://www.thewomensvoices.fr/news/igj-failles-adn-dominique-pelicot-viols-gisele-pelicot-mazan/
Une décision clé sur la notion de consentement
Au cœur de cette affaire, la justice a rappelé un principe fondamental : le consentement n’est ni global ni irréversible. Comme l’a souligné la présidente de la cour, « consentir à la sexualité n’est pas consentir à tout acte sexuel quel qu’il soit » et il n’existe aucune « impossibilité de rétracter son consentement ».
Cette clarification s’inscrit dans une évolution jurisprudentielle et sociétale majeure. Elle rejoint les analyses développées dans de nombreuses affaires récentes, où la notion de consentement est au centre des débats juridiques et publics.
Ce principe est aujourd’hui au cœur des évolutions juridiques. La loi elle-même évolue pour intégrer explicitement la notion de non-consentement dans la définition du viol
👉 https://www.thewomensvoices.fr/news/lassemblee-nationale-adopte-un-texte-integrant-la-notion-de-non-consentement-a-la-definition-du-viol/
Le consentement est désormais défini comme libre, éclairé, spécifique et révocable à tout moment — une transformation majeure du droit.
Sur The Women’s Voices, ces enjeux ont notamment été explorés à travers la couverture des procès pour violences sexuelles et les réflexions sur les failles judiciaires, mettant en lumière la difficulté pour les victimes de faire reconnaître les faits et d’obtenir justice. https://www.thewomensvoices.fr/news/failles-justice-violences-sexuelles/
Le rôle central de la parole des victimes
Dans sa décision, la cour a insisté sur la crédibilité des témoignages, malgré les délais parfois longs entre les faits et les plaintes. Elle a rappelé qu’une minorité de victimes de viols porte plainte, un élément essentiel pour comprendre les dynamiques de révélation tardive.
Une réalité essentielle, dans un contexte où une grande majorité des victimes ne portent pas plainte. Le Haut Conseil à l’Égalité souligne d’ailleurs que les procédures restent encore largement défaillantes, avec un nombre important d’affaires classées sans suite
https://www.thewomensvoices.fr/news/violences-sexuelles-le-hce-denonce-un-systeme-defaillant-et-une-impunite-face-aux-viols/
L’une des plaignantes, Henda Ayari, figure centrale de l’affaire, a déclaré à l’issue du procès : « Ça fait neuf ans que j’attendais ça et les juges m’ont crue ».
Cette reconnaissance judiciaire de la parole des victimes constitue un tournant symbolique, dans un contexte où les violences sexuelles restent massivement sous-déclarées.
Une affaire emblématique des transformations sociétales
La condamnation de Tariq Ramadan s’inscrit dans une série d’affaires qui redéfinissent les rapports de pouvoir, la notion de consentement et la place des victimes dans l’espace public.
Au-delà du cas individuel, elle interroge des dynamiques plus larges : l’emprise, la dissymétrie de pouvoir, la difficulté à qualifier juridiquement certaines violences, mais aussi la lente évolution des institutions face à ces enjeux.
Elle rappelle enfin que la justice, bien qu’imparfaite, demeure un levier central dans la reconnaissance des violences et la protection des victimes.
