Le Burn-Out exploré dans le roman de Céline Mas

Experte en impact social, Céline Mas est une femme engagée. Présidente d’ONU Femmes France elle est également passionnée de littérature. Elle a lancé l’initiative Love for Livres, un site internet qui permet de trouver ses lectures en fonction des émotions que l’on recherche : la joie, l’amour, la surprise…Dans son 1er roman publié en 2019 aux Éditions Leducs, elle décide d’explorer un thème d’actualité : le burn-out au travail à travers l’histoire de Maya. Rencontre avec l’auteure.

Comment avez-vous choisi ce thème du burn-out ? Ce phénomène est-il si important?
Le sujet du travail et de ses mutations m’intéresse depuis très longtemps. Au départ par tradition familiale : mes parents ont toujours été un exemple d’application et de goût pour leurs activités. Quelle que soit la tâche, je suis admirative des personnes qui prennent soin de leur travail. Un boulanger qui façonne patiemment son pain, une codeuse qui tente de craquer un algorithme, un postier qui trie précisément le courrier à distribuer, une avocate qui revoit des centaines de fois sa plaidoirie, ça me touche instantanément. Je crois dans les vertus émancipatrices du travail à l’inverse de son étymologie qui vient de torture ! Hannah Arendt parle d’ailleurs de « logique de l’œuvre », c’est-à-dire de pouvoir accomplir nos projets de vie par le travail, ce qui revient au sens du mot « métier ». Ce n’est pas toujours facile et le capital social de départ est un déterminant important, mais c’est possible. C’est comme cela que le projet d’un livre a commencé à prendre forme. Je voulais analyser de plus près comment le travail pouvait faire autant souffrir et aller plus que loin que les idées reçues sur le burnout souvent imputé à une charge de travail trop forte. Or, c’est un des accélérateurs mais ce n’est pas le seul. La réalité est souvent plus complexe que nos désirs de la résumer. Pendant près d’un an, j’ai lu des dizaines d’articles et de livres sur la question. Et tristement, en même temps que je me documentais, de plus en plus de connaissances ou amis m’annonçaient leur burnout. C’est là que l’idée du roman est venue : une fiction pour aborder ce sujet d’une manière nouvelle et tenter d’être utile. La fiction nous apprend à vivre autrement en projetant une autre lumière sur la réalité. Il y a un grand texte de Todorov “Fictions et Vérités” qui parle bien de cela ; et il suffit de constater l’influence culturelle grandissante des séries pour en être convaincue.

Vous avez enquêté sur ce sujet avant d’écrire, souhaitiez-vous que votre héroïne soit la plus réaliste possible ?

Oui. Je voulais raconter le parcours d’une femme, parisienne d’adoption, qui avait choisi une vie par convention. Ou plutôt qui s’était laissé choisir une existence par les autres, ce qui arrive souvent tant qu’on n’a pas trouvé sa place, sa mission de vie. Raconter aussi l’histoire de son entourage, car si le burnout est un tremblement de terre pour la personne qui le subit, il l’est également pour ses proches. C’est une rupture de vie radicale qui bien souvent conduit à bifurquer, une rencontre avec soi-même et les mythes intimes sur lesquels on s’est construit. Nous avons tous besoin d’histoires pour nous projeter comme le montrent les sciences cognitives et de nombreux travaux. Je pense par exemple au magnifique ouvrage de Nancy Huston l’espèce fabulatrice. Quand ces histoires et notre quotidien sont trop éloignés, il y a un choc qui finit par se produire.

Je voulais comprendre le burnout de l’intérieur à partir de témoignages de personnes touchées. Capter leurs sensations, leurs difficultés à se lever le matin, la raison de leurs pleurs, leurs sources d’espoirs. J’avais envie d’un reportage grandeur nature pour que ce roman soit vraisemblable et utile. C’est peut-être aussi le fait d’une déformation professionnelle puisque mon métier m’a amenée à conduire des centaines d’études. Maya, l’héroïne du livre, est le fruit de cette démarche et de 53 interviews à travers la France entière, tous milieux sociaux confondus.

Ce format Roman + guide est original, comment l’avez-vous imaginé ?

C’est mon éditeur, les Editions Leducs, qui a souhaité ce format et je l’en remercie parce qu’il permet de combiner la narration avec quelques conseils pratiques. Ils ne remplacent évidemment pas une thérapie ou un suivi médical. Cela peut donner des pistes pour agir.

Longtemps, je me suis dit que la littérature devait être une grande Dame, faite pour les occasions exceptionnelles. Mais j’ai complètement changé d’avis avec les années : il y a des chefs d’œuvres esthétiques qui nous laissent sur le carreau et nous rendent contemplatifs. Mais beaucoup de livres sont avant tout des outils, des armes de création massive. Ils nous donnent confiance, ils nous aident à avancer, ils nous font du bien. Le confinement l’a montré. La lecture est la pratique qui a le plus progressé devant l’écoute de musique et les jeux vidéo, en particulier les romans. Barthes disait que la « Littérature ne permet pas de marcher mais elle permet de respirer. » Prendre l’air, le recul, la liberté mentale dont nous avons besoin pour devenir la meilleure version de nous-mêmes.

Quels messages souhaitez-vous faire passer aux personnes atteintes de burnout ?

D’abord de regarder les choses en face. Cela ne va pas passer en quelques jours, c’est un bouleversement total et il faut l’accepter pour pouvoir le surmonter. Bien sûr, c’est compliqué. Le corps morfle et l’esprit met en place toutes sortes de ruses pour essayer de ne pas affronter la réalité. Ici, l’entourage joue un rôle important. Baptiste par exemple, le compagnon de Maya n’est pas moralisateur. Même si ce qui se passe lui échappe complètement car il est à son aise dans sa vie de banquier, il prend soin d’elle et finit par ne rien lui demander.

Un deuxième message que j’aimerais transmettre, c’est l’espoir. Si le burnout est une épreuve très dure, elle peut être au final une opportunité pour reconstruire sa vie et mieux prendre en compte ses aspirations profondes. La touche rewind est impossible dans le burnout. On ne revient pas à la vie d’avant simplement parce qu’on le souhaite. Il y a des ajustements et des évolutions à lancer. Mais pour peu que la personne conduise patiemment cette mise à jour, elle peut se relever à terme plus épanouie. Maya vit ce combat intérieur et elle va mettre des mois avant d’y voir plus clair. C’est ce chemin, pas à pas, qu’explore le roman. 

Quelles sont les associations qui peuvent les accompagner et les soutenir ?

Il en existe plusieurs, ce sont les personnes interviewées qui m’en ont parlé.

France Burn out par exemple est une association qui, depuis 2014, aide pour le retour à l’emploi et accompagne des personnes touchées. Je ne sais pas si elle est encore active aujourd’hui.

Les Burnettes ont été créées pour les femmes victimes de burnout.

On m’a aussi parlé du Centre du burnout qui s’appuie sur les neurosciences pour apporter des soins ciblés. Enfin, il y a le réseau burnout qui procure un accompagnement pluridisciplinaire pour les personnes touchées.

Les données manquent sur la question. Il semblerait par exemple que les femmes soient plus victimes, notamment parce qu’elles seraient plus concernées par le syndrome de l’imposteur. Mais cela reste à étayer à large échelle. C’est d’ailleurs l’une des propositions que je fais dans un papier sur le burnout rédigé pour le think tank digital Accidental European.Il est grand temps de lancer une étude nationale ou paneuropéenne pour disposer d’un diagnostic précis de la situation et mieux agir. La prévention du burnout et sa prise en charge sont des sujets de santé mentale qui doivent prendre une plus grande place dans les politiques publiques. L’empathie n’est-elle pas une des voies royales vers ce monde « d’après » dont tout le monde parle ? Des paroles aux actes, c’est le moment.

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